Il y a eu beaucoup de confusions hier au sujet des propos dAzealia Banks et j’ai tenu à faire un edito pour dire que le fait de comprendre ce qu’elle dit ou de partager d’une certaine manière sa vision des choses n’est pas du racisme. Ce n’est pas non plus synonyme d’une envie de créer des conflits. Il ne s’agit pas de dire  « Les blancs doivent uniquement faire de la musique « blanche » pour que les noirs dominent sur le marché de la soul/R&B et du rap ». Ce n’est pas du tout ça, c’est bien plus complexe , c’est une critique d’un système bien précis.

Présentation de la situation.
1. Un système à sens unique.

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Après avoir lu ce dossier (qui est très important pour bien comprendre) sur le système radio aux U.S.A.Prenez une liste de chansons diffusées ce matin sur les radios américaines R&B/Rap et celle de chansons diffusées sur les radios Country ici et ici ou même Rock and Roll. Attendez un instant… Je prends ce matin comme exemple mais dans le fond, ça n’illustre pas complètement la situation. Voyons plus large et prenons les dix dernières années, vous verrez que le marché R&B/Hip Hop américain est de plus en plus perméable pour les artistes blancs qui faisaient de la pop urbaine, comme Justin timberlake, Miley Cyrus, Iggy Azalea, Lorde, Adèle et même Katy Perry vu que cette dernière a réussi à faire un Top 10 avec « Dark Horse« . Une chose que nul n’aurait cru faisable, il y a quelques années.
Prenez le Top Country…  Vous ne verrez jamais aucun artiste de couleur et ce n’est pas une blague, jamais ! Il n’y en pas du tout !
Vous seriez alors tentés de dire « C’est normal, ce sont les artistes noirs qui veulent pas faire de la country etc. » mais c’est totalement faux. Le marché de la Country cartonne aux U.S.A, les artistes noirs en écoutent aussi et beaucoup voudraient faire des opus de ce genre. R.Kelly le répète chaque mois, Brian Mc Knight en a parlé, Charlie Wilson aussi, ils sont nombreux à avoir voulu tenter cette expérience mais il ne l’ont jamais fait. Le seul artiste d’envergure black qui a pu proposer un opus country récemment c’est Babyface avec son album « Playlist  » qui est un opus de reprises où on pouvait retrouver Brandy parmi les collaborations sans que celle-ci ne soit citée. Le titre s’appelle « Please come to Georgia » mais Brandy n’apparait pas sur la tracklist parce que Brandy, aussi bête que ce soit n’est pas un nom qu’on peut vendre à l’auditeur country, au contraire on le cache.

A cette période, Babyface a l’image de l’homme délicat, ouvert, simple qui n’a jamais été à un quelconque scandale et c’est pour ça qu’on lui permet de faire un opus du genre . Mais malgré tous leurs efforts, l’opus se ramasse une claque monumentale. Aucune chanson n’arrive à être diffusée sur les réseaux country, le public urbain ne suit logiquement pas et l’album passe inaperçu. Il faut bien comprendre là que les réseaux country, alternative adult sont clairement cadenassés pour les artistes noirs ou artistes de couleur aux U.S.A.

Logiquement vous vous demandez pourquoi les radios R&B/Rap sont elles autant perméables?

2. L’extrême perméabilité du public urbain.

R&B_Singers_Collage

Une association de plusieurs éléments a rendu possible la situation décriée par Azealia :

A – La radicalisation des fans de R&B .

C’est une chose que les majors auraient du voir venir. Chaque extrême entraine une réaction similaire. Le R&B notamment dans les 90’s et au début des années 2000 est devenu extrêmement populaire, beaucoup trop. Il s’est vulgarisé et cela crée 2 choses chez les amateurs du genre. Dans un premier temps, il y a eu une sorte de rejet suivi d’une radicalisation. Ils ont voulu soutenir que des artistes purement R&B sans une once de Pop ou de Hip-Hop ou de quoique ce soit d’autre. Les amateurs de R&B voulaient (et veulent toujours d’ailleurs) qu’on leur rende leur genre tel qu’il était avant d’être vulgarisé.
Mais c’est une situation qui n’était juste pas possible à gérer pour les maisons de disques américaines. Le R&B en devenant la Pop, en s’alliant à pleins de genre est devenu très rentable. Ils n’allaient pas revenir à la situation antérieure, ça ne servait absolument à rien de promouvoir le « vrai »  R&B d’antan vu que ça allait leur rapporter beaucoup moins. Ils ont donc décidé d’abandonner les artistes purement R&B et de tout focaliser sur les cross-over ; les artistes capables de mélanger les publics. Beyoncé, Usher (à une époque), Rihanna ( qui reste un cas different)… Exit les Jazmine Sullivan, Monica, Joe, Ginuwine, etc. Toutes les personnes faisant une promotion du R&B de base ont été écartées des médias principaux, ce qui amena à une autre situation : une détestation réelle du public de puristes pour ces artistes. Usher, Ne-Yo, Rihanna, Beyonce, Chris Brown ont cristallisé une certaine haine, ils ont devenus la représentation de tout ce que ne voulaient pas les fans de R&B de base. Trop hybrides, trop touche à tout, trop « RIEN » ; ils finissent par les bouder, ce qui était le risque principal de ce métissage. Quand on est trop hybride, quand on bouffe à tous les râteliers tout en revêtant le costume « R&B » , on ne représente plus une culture claire et nette. Tout devient perméable.
Si vous avez du mal à suivre, imaginez ce même schéma pour la country avec des artistes country de haut niveau qui se mettent subitement à mixer toutes les influences dans leurs albums pour des plus gros succès. Au final, ce ne serait plus de la country, ce serait quelque chose auquel tout le monde peut accéder, quelque chose qui n’a plus d’identité et c’est ce qu’il s’est passé  avec le R&B. En France, des gens pensent même que Pitbull ou Flo rida, c’est du R&B, c’est dire!

B – La responsabilité des fans de R&B.
Cependant le public R&B puriste a un gros tord. Leur haine pour ce qu’on faisait de la musique qu’ils aimaient a été plus forte que leur amour pour cette musique. Ils se sont dit qu’en attaquant toujours les artistes promus, ils auraient au final gain de cause alors qu’il fallait faire le contraire. Il fallait chercher à savoir (démarche plus dure certes car ils ne sont plus exposés) ce que sortaient les artistes R&B pur qu’ils voulaient et les SOUTENIR, leur offrir de l’argent pour qu’ils génèrent du business et qu’on continue à les voir à un peu plus.

Cela n’a pas été fait, la situation a empiré, empiré et on est passé de la situation de l’artiste hybride à l’artiste  » blanc-coolos« .
Encore une fois, je tiens à signaler qu’il n’y a aucun racisme ou volonté de blesser quiconque mais bien de rappeler un schéma Marketing.

C – L’artiste hybride :

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Oui, cela est apparu au milieu des années 2000’s. Dans les années 90’s, les héroïnes du public R&B était noires, foncées et pas du tout éclairées dans les magazines. Elles n’en avaient pas besoin, leur public R&B s’identifiait et c’était eux qui étaient visés. Dès le début des années 00’s et surtout au milieu des 00’s, on a assisté à l’artiste hybride. Le chanteur métisse et la chanteuse métisse. Ce n’est pas un reproche que je suis entrain de faire ou une attaque aux métisses mais je veux juste bien mettre en exergue le fait que vu qu’on ne faisait plus la promotion d’une musique purement R&B et que les amateurs de R&B n’étaient  plus dans le champ de vision. On a choisi des modèles qui allaient avec cette musique, des gens métisses qui regroupaient plusieurs influences et on a banni les filles trop foncées comme Brandy, Kelly Rowland, Joe, Tank, Tyrese notamment dans la seconde partie des années 2005, tout simplement parce qu’elles ne correspondaient pas aux codes que le mainstream avait envie de promouvoir, aux codes qui faisaient recette. Pour appuyer ce même schéma, c’est aussi à cette période que la musique Pop Asiatique s’internationalise avec les Utada Hikaru ou Koda Kumi qui font la même musique maisntream que leurs  consoeurs américaines. Cependant leurs lancement aux U.S.A sont de fulgurants échecs. Pourquoi ? Ce n’est pas la musique qui est en cause mais ce sont les visuels qu’elles renvoient. Elles ne sont pas rentables, traits trop marqués, trop typés pour promouvoir une musique melting-pot à grande échelle. Du coup, les majors ont tout simplement cessés de miser sur elles. Rihanna et Beyoncé, elles, en revanchent peuvent très facilement réunir les communautés et crée un processus d’identification partout. Bingo !
Cet état de fait ne désengage cependant pas les amateurs de R&B. C’était bien à eux d’aller faire un blocus, d’aller chercher les sorties de leurs artistes pour mettre de l’argent en avant, de les soutenir sur les réseaux sociaux mais ils ne l’ont pas totalement fait. Ils soutenaient globalement les sorties d’albums mais reste encore plus critiques au moment de détruire les autres que de soutenir les leur. Ceci étant, jusqu’en 2010-2011, les artistes R&B purs avaient des scores corrects mais pas assez rentables pour être intéressants sur le long terme pour une maisons de disques.

3 – La mise en place de Itunes dans les charts R&B ou l’assassinat commercial du genre :

KatyPerry_Lorde

C’est donc là que le coup fatal a été lancé pour le domaine R&B. Billboard, l’organisme qui fait le décompte des chiffres aux U.S.A a changé les règles du jeu en 2012. Ils ont décidé qu’au lieu de continuer à définir le top R&B/Hip-Hop américain par ce qui étaient diffusés dans les radios comme c’était le cas depuis 30 ans, ils allaient le définir par le meilleur vendeur sur I-tunes. Vu sous cet angle, ça peut vous paraitre juste mais à l’époque, on l’avait deja dit sur ce blog, ça a été l’assassinat en règle du R&B.
Pourquoi ?
Le public R&B qui est plus âgé que les jeunes en général ( 25-50) a pris l’habitude d’écouter la radio et de s’imposer par la radio avec les request et d’influencer ce que sa radio diffuse et d’aller acheter l’album ensuite. C’est ainsi que ça a toujours fonctionné. Les titres R&B les plus populaires étaient toujours les plus demandés par les auditeurs et c’était effectivement beaucoup de chansons qui se rapprochaient de la recette originelle du genre ; or ces chansons ne s’envolaient pas sur Itunes parce que c’est un public qui est plus vieux donc soutient les albums par habitude. Le problème, c’est que ça faisait un manque à gagner pour les majors d’avoir des chansons première sur les charts R&B pendant des semaines sans rapporter grand chose sur Itunes.
Ils ont décidé que Itunes seraient garants maintenant du classement.

Résultat : C’est un combat pour trouver une seule chanson R&B dans l’Urban Top US 2 ans après en 2014 et dans le fond, ils s’y attendaient.

L’auditeur R&B n’achète pas sur I-tunes mais qui le fait ? Les auditeurs pop et les auditeurs rap qui sont souvent beaucoup plus jeunes. C’est eux qui dominent ce marché alors c’est eux qui viennent s’imposer dans les radios R&B et imposer leurs chansons. De sorte que d’un coup, Rihanna qui n’était pas très appréciée dans les radios R&B a réussi à égaler le record de Maxwell et de « Be Wihout You » de Mary J Blige avec une chanson pop « Diamonds » mais surtout le top R&B est devenu un vrai foutoir, paré de chansons pop avec des entrées de titre de Katy Perry comme Dark Horse, de titres de Lorde et donc de titres d‘Iggy Azalea, Ed sheeran, Sam Smith.
Là vous vous dites « C’est cool, c’est la modernisation, le partage des cultures etc.; ». Pourquoi pas… Mais la question qu’il faut se poser est « Où sont donc les artistes R&B noirs? » Nulle part! Absolument Nulle Part!

Pourquoi les radios Pop ne diffusent pas des sons R&B vu qu’on parle de partage de culture ? Pourquoi on les voit plus du tout à la télé hormis sur BET et encore même là leurs apparitions se font rares et on les voit surtout sur Centric TV desormais.

Ils sont devenus inexistants sur leur propre format radio et ce qui a entrainé la très très violente chute des ventes de R&B. En 2010, les artistes R&B faisaient des premières semaine à 100.000 sans soucis, en 2012, c’était encore possible. En 2014, faire 25.000 est un exploit. Pourquoi ? Ils n’ont plus de format, plus d’audience, leurs auditeurs ne les entendent plus donc ils n’achètent plus et le format R&B/Hip Hop devient en fait le format où tout est mixé, le fameux format du partage de la culture qui est une évolution avec les Miley Cyrus, Sam Smith, Lorde etc.
Mais personne ne touche au format country, ou au format alternative pop. Aucun artiste noir n’y est diffusé et ils ne pourront plus. Parce que les artistes noirs n’ont jamais été aussi « peu » visibles. Pendant que les Iggy Azalea, Miley Cyrus, Rita Ora etc font la promotion d’un certain multi-culturalisme. On a rien dans l’autre sens et maintenant qu’il est hyper compliqué pour un artiste noir de simplement imposer sa propre musique, il n’a quasiment plus aucune chance d’aller jouer dans le domaine de la country ou d’avoir du poids là-bas. Sisqo est le cas parfait de l’artiste R&B déchu qui a tenté sa chance avec l’émission « Gone Country ». C’était objectivement de loin le meilleur chanteur du show…

Image de prévisualisation YouTube

Malheureusement pour lui, les auditeurs et spectateurs ne lui ont pas du tout donné sa chance. Pourquoi ? Il ne correspond juste pas aux codes qu’ils veulent que leur musique renvoie.

En revanche, Miley Cyrus, Justin Timberlake et tous les autres sont des privilégiés, tout simplement parce qu’ils ont encore accès à ce public. Miley Cyrus demain peut décider de proposer un opus pop country que ça marcherait et qu’elle serait très bien accueillie dans cette communauté. Et là c’est le point le plus important, ces derniers ne leur reprocheront pas d’en faire. Parce qu’il y a une énorme injustice dont souffre les artistes R&B ou même urbains « noirs ». C’est le fait que c’est passé dans les consciences générales que la Soul ou le R&B, c’est leur truc. Usher sort une chanson R&B normal, Tyrese ah c’est normal pas de surprises, Justin Timberlake sort la même chanson demain, tout le monde bondira dessus. Pourquoi? Parce qu’on ne félicite par les artistes noirs de faire de la musique urbaine. Mary J Blige aurait proposée les mêmes titres qu’Adèle , elle aurait floppée. C’est passé dans l’inconscient général que c’est leur truc alors qu’on a une facilité, on donne du temps, on écoutera plus quand ça viendra d’un Justin Timberlake ou d’une Duffy. La réciproque n’est pas vrai, personne n’en veut aux artistes Country  ou Rock and Roll de faire des albums de ces genres toute leur vie. Personne ne les méprise alors que les artistes R&B  noirs ont comme une certaine pression. On veut qu’il touche à autre chose, qu’ils changent, comme si c’était mal de vouloir faire la musique avec laquelle ils/elles ont commencé, comme si ce n’était pas un domaine musical suffisamment riche pour s’exploser de différentes façons au cours une carrière.

La suite?

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Ce qui fait en sorte que les gens n’ont pas encore pris réellement conscience de la disparition des artistes foncés  ( au profit des artistes métisses, voir blancs qui peuvent rassembler plus large) sur le devant de la scène aux U.S.A. C’est le hip hop, le hip hop fonctionne bien après la domination du R&B  alors on voit encore beaucoup les rappeurs mais justement on ne voit qu’eux. Chris Brown, Trey Songz rappent désormais pour se maintenir et comme le rap a acquis cette fabuleuse notoriété, il va se passer la même chose qu’avec le R&B. Plus on va pousser les rappeurs à avoir des hits mainstream, plus la culture hip hop va se vulgariser et ses codes vont être exploités avec comme Iggy Azalea, Miley etc.. ce qui à terme va rebuter les fans de hip hop  mais crée un engouement chez les chanteurs et chanteuses pop. Justin Bieber rappe, Miley Cyrus s’y essaie… mais d’ici 2ans, vous verrez que même Taylor Swift, Nick Jonas et Katy Perry rapperont parce que ça fera cool, ça donnera un plus à leurs cvs et rien d’autre. On fait semblant d’oublier qu’en 2009-2010 quand son titre  » Party In The U.S.A » cartonnait, Miley Cyrus n’avait jamais écouté une chanson de Jay-z selon ses propres dires.  2ans après, elle est deja plus ghetto que les filles du ghetto, elle a eu la révélation! C’est du pipeau, c’est juste parce que c’était la route la plus à même à lui casser son image et à l’imposer en tant que pop star. Il n’y a pas de considération ou d’amour spécial pour la musique urbaine là dedans.

En revanche, les rappeurs noirs qui continueront de faire du rap classique seront trouvés ennuyeux, hormis pour quelques uns, les autres seront éliminés comme ça commence à être fait. On a vu le tôlé aux Grammys qu’a soulevé la victoire de Macklemore ( qui fait de la pop) face à Kendrick Lamar. On a récompensé un artiste pop dans une catégorie hip hop au point où lui même a reconnu qu’il ne méritait pas son prix mais dans la logique de l’industrie  qui tient absolument à ceux que tous les codes de la musique urbaine soient confondus, désordonnés, floués, c’est logique. Le but est d’uniformiser les codes de la musique urbaine pour les ventes et seuls les acteurs blancs ou métisses peuvent le faire car ils touchent plus de monde.  » Irreaplacable » de Beyonce a des légères influences country et était destinée à  Shania Twain.. mais vous pouvez être surs que si on avait seulement osée nominée Beyonce aux Grammys dans la catégorie Country, c’est qu’il y a eu une descente dans les rues du public country américain et qu’elle est boycottée dans les médias jusqu’au aujourd’hui’… et Beyonce est métisse, c’est dire!

 

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C’est donc ça qu’Azealia Banks pointe du doigt.Le fait que le système ne fonctionne que dans un sens et qu’il est impossible pour les noirs dans l’industrie du disque américaine d’accéder au public blanc alors que l’inverse est extrêmement facile désormais et qu’en plus maintenant les artistes blancs sont majoritaires sur le terrain Rythm and Blues et tendent à le devenir dans le Hip Hop. Ça donne une impression de pillage, de vol  et/ou alors d’opportunisme qu’on est pas obligé de partager mais qui ne s’assimile  pas du tout au racisme. Au contraire, il y a l’évocation d’une vraie crise  de la perception de la musique noire qu’il ne faut pas du tout prendre à la légère  surtout pour les gens qui aiment cette musique au risque de le regretter dans les années à venir.