Après plus de 2 ans de teasing (où il n’est cependant pas resté inactif vu qu’il a proposé d’autres projets à coté), Drake nous soumet enfin son 4e opus officiel  » Views ». D’abord nommé « Views From The 6 » en référence à sa ville natale, le rappeur canadien a fini par réduire le titre pour laisser parler l’image, vu qu’on l’aperçoit au dessus de la tour CN de Toronto. Un cliché sobre, mais évocateur qui ouvre la porte d’un album surprenant de par son parti pris musical, copieux de par sa longueur, et en totale cohérence avec le personnage et ses influences.

Drake, la version finale de Nelly.

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Drake est le phénomène mainstream du moment. C’est indubitable, il est passé du petit rappeur à la pop star. En réalité, il est la version finale de Nelly. C’est le garçon sympathique, très accessible d’un point de vue de l’image qui chante, qui danse, mais qui n’offense jamais personne.

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Au début des années 00’s, Nelly cartonnait en employant le même schéma. Il avait un bandana, mais n’était pas du tout Street. Il voulait chanter, rapper et parler d’amour, tout en faisait du R&B, de la pop, de la country et c’est un système qui a très vite lassé. Il a cartonné pendant 4 ans et quand le rap plus hardcore est revenu à la mode, c’était fini. Il était oublié et n’a eu absolument aucune reconnaissance. C’est juste un rappeur qui a eu du succès au début des années 00’s. Drizzy, lui, arrive en fin 2009 ; au début, il singe beaucoup Lil Wayne et finit par imposer ce style de rap-chanté, auto-tuné et c’est plus facile, d’une part parce que le R&B est dans une très mauvaise passe commercialement, mais surtout parce qu’il est l’enfant légitime du mainstream. Ce sont tous les mélanges R&B-Rap, tous les gros succès des années R&B-rap 00’s souvent très dilués, souvent très pop qui ont préparé l’oreille des auditeurs à Drake. Avant les rappeurs sortaient des titres plus édulcorés avec des chanteurs pour toucher un plus large public et introduire un album plus gangsta, plus poussé, plus rap. Drake met fin à ça, il est l’édulcoration elle-même. Il rappe, chante, et n’a pas d’autres grands thèmes que les lampadaires de Toronto et ses histoires de cœur. Ce n’est pas quelqu’un qui est là pour sur-réfléchir sa musique, il est accessible et dans un sens déculpabilise tous les mecs qui avaient trop honte d’écouter du R&B love dans les années 00’s. Au début en 2006, c’était son rêve d’être ce genre de chanteurs dans la vibe des Joe ou encore Ne-Yo,. Il proposait d’ailleurs des démos purement R&B aux labels, avant que le créneau rap ne luit tombe dessus par hasard et qu’il adapte donc ce R&B très love qu’il aime à un rap qui est finalement de connivence.

Ceci étant, cette « adaptation » qui révulse totalement les amateurs de rap old school et fait fureur auprès des jeunes filles notamment, ne s’est pas faite sans talent. Là où Nelly manquait totalement de personnalité et sautait sur tout ce qui pouvait fonctionner, Drake a eu la chance d’avoir Noah Shebib. Le producteur canadien qui est la main derrière l’essentiel de ses travaux est un génie et l’un des meilleurs producteurs de sa génération. C’est lui qui a porté Drake et lui a donné ce style sonore qu’on reconnait maintenant partout. Cette vibe astrométrique douce qui mélange rap et sonorités R&B new wave a réussi à faire mouche. Drake a réussi à l’incarner et ensemble, ils sont  arrivés à avoir un son qui leur est propre et qu’on ne retrouve chez quasiment aucun autre rappeur de sa génération.

C’est donc aussi cette unicité qui joue grandement en faveur de Drake dans les charts, qui n’est ni un grand rappeur, ni un grand chanteur, mais quelqu’un qui sait se saisir avec beaucoup de talent de ce qu’on lui donne et ça c’est quelque chose qui compte dans l’industrie actuelle.

  • Quand on l’accuse de ne pas écrire ses textes, ça ne compte pas, vu qu’il se vend comme un chanteur de R&B et/ou une pop star. Le schéma des gens qui l’accusent de ne pas écrire ses textes s’inscrit dans la logique selon laquelle il est un rappeur, mais comme on l’explique plus haut, il est le simple résultat des attentes mainstream et n’avait d’ailleurs pas forcément cette vocation à rapper. Si le R&B était encore à la mode, Drake serait un chanteur de R&B, comme il le voulait à la base. C’est donc logique qu’il n’ait pas une démarche de rappeur surtout que son public ne le demande pas. Il parle de ses plans culs, de ses histoires de cœur, de ses ruptures et de sa ville. Que ce soit lui qui écrive ou quelqu’un d’autre, ça n’a absolument aucun impact vu qu’il n’y a rien de bien profond dans tout ça. Si en revanche quelqu’un accusait Kendrick Lamar du même délit, ce serait un séisme, lui est réellement dans la droite lignée du rap très noble, très revendicateur. Drake n’a pas cette prétention… et c’est exactement ce qui fait son succès populaire.
  • The Weeknd s’est plaint d’avoir écrit la moitié de l’opus  « Take Care » sans bénéficier des honneurs qu’il pensait mériter, ILoveMakonnen a insinué à plusieurs reprises que Drizzy s’inspirait largement du son de ses protégés pour qu’il devienne le sien et qu’ensuite eux n’aient plus réellement de carrière. Là encore, malgré la solidité de l’équipe Noah Shebib + Drake, on voit très bien quand ils se sont inspirés de Majid Jordan, de PartyNextDoor (qui souffrira d’ailleurs de ça pour cartonner en solo) et bien sûr de TheWeeknd dont on reconnaît la patte mélodique sur Take Care. Et c’est d’ailleurs aussi sûrement pour ça qu’il a autant de mal à revenir vers le son de cet album.  Ce n’était pas un projet qu’il avait entièrement pensé, mais là encore, ce ne sont pas des choses capables de réellement entacher son cv auprès du grand public. Kanye s’est bien inspiré de Kid Cudi. Jay-z par Peddi Crack, c’est assez courant comme pratique.

Drake gère toujours admirablement bien ses envies de succès mainstream, en sachant ménager la fanbase urbaine avec toujours des titres plus hip-hop, certes light, mais il est toujours dans l’optique de ne pas perdre l’aval de la rue qui n’est clairement plus occupée par les mêmes personnes qu’en 1999.

Avec ce 4e album, on s’attendait à ce qu’il nous propose son album le plus mainstream. L’année derrière a été couronnée de succès pour lui. Il a cartonné avec sa mixtape, avec son projet en compagnie de Future, il a gagné un clash très médiatisé face à Meek Mill et a décroché l’un des plus gros tubes de sa carrière avec la chanson « Hotline Bling » qui a lui a permis de traverser toutes les frontières et d’entrer dans les foyers des ménagères américaines. Il aurait été logique qu’il se lance dans un opus très accessible pour enfoncer le clou, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Certes,  » Views » reste un opus très édulcoré, très ouvert… mais néanmoins un peu moins que ce a quoi on aurait pu s’attendre.

Views, la chronique de l’album.

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Sur ce 4e  projet de Drake, on le retrouve plus posé dans une ambiance qui rappelle beaucoup les 90’s. C’est un album plus sobre et mélancolique, plus introspectif. Certes, on a clairement des titres calibrés radios comme «  One Dance »,  » Controlla »  ou encore «  Too Good » (et tous ont quasiment toujours une ragga flava, merci PartyNextdoor) mais l’opus va plus loin. Comme on le disait plus haut, Drake fonctionne beaucoup par adaptation et cet album est réellement une adaptation du R&B au rap. Il aime cette musique, il la sample régulièrement et a une très bonne culture, donc ce n’est pas nouveau, mais dans « Views » quasiment tous les titres comportent des samples de chansons R&B relativement recentes connues. On retrouve « One Wish » de Ray-J sur Redemption, « Get Gone » de Ideal sur « FaithFul« , « The Question Is » de The Winans sur « Views« , « Why Can’t We Live Together » de Timmy Thomas sur « Hotline Bling« , I Dedicate (Part III) » de Brandy, « Mary’s Joint » de Mary J Blige sur Weston Road Flows… et plusieurs autres univers et rythmes connus au fil des chansons. Il y a donc une vraie cohérence dans l’album qui d’une part est très typé, très quadrillé et pas juste gaillardement mainstream. Ensuite, l’opus est produit par Noah Shebib, mais aussi par Nineteen85, un autre producteur canadien salué par la presse actuellement pour son travail sur le projet R&B new wave Dvsn avec leur opus «  Sept 5th« . Ils ont signé sur le label de Drake OVO sound et très clairement, au-delà du coup de foudre musical, ils l’ont inspiré. Nineteen85 produit 7 chansons dans l’album avec toujours cette vibe très mélancolique, et un peu brumeuse qui lui est propre. Drake rappe peu et chantonne beaucoup, encore plus que d’habitude, exactement comme ces chanteurs R&B de la nouvelle génération. C’est d’une part ce qui fait l’accessibilité du disque, mais il y a aussi quelque chose de véritablement ressenti vu que c’est quelque chose qu’il aime réellement. Il ne manque pas de personnalité,  il est nonchalant, un peu cosmique, mais la mayonnaise prend sur le projet dans sa globalité avec des points forts pour le chaleureux  » Weston Road Flows« , l’aérien  » Feel The way » ou encore l’engageant » Hype » , et le terrible  » U Wit Me » . Rien n’est aussi poussé que Take Care (qui reste son meilleur projet). Ce n’est pas un classique, contrairement à ce qu’il affirme dans l’un des titres du disque, mais Views est un album sympathique, un peu long, mais sympathique qui a le mérite d’être cohérent avec le personnage, ses gouts musicaux, et abouti avec la direction artistique choisie. C’est suffisamment ouvert à tous, tout en restant profondément ancré dans la musique urbaine avec un tas de références appuyées ( Marques Houston, R.Kelly).

14.5/20.

Sa place dans l’industrie.

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Il y a souvent ce débat où on essaie de questionner la place de Drake sur la scène et il est important de signaler comme on le disait plus haut qu’il n’est en fait que le résultat du rap-r&b des années 00’s. Il était utopique d’imaginer que le schéma des rappeurs des années 00’s perdurerait et qu’on aurait des tubes très sucrés comme « Dilemma »,  » Always On Time », et toutes ces collaborations très populaires qu’on connait et qu’il n’y aurait pas d’effets derrière. Il y a maintenant des gens qui ne veulent que du rap light ou un mélange de rap-chant et c’est l’exact résultat de la radio de ces années-là.

Drake est l’un de ces « effets » et c’est finalement l’un des meilleurs effets qu’on ait pu avoir. Il est mal à l’aise avec le coté gangsta (on le voit dans ses clips et son attitude), mais essaie malgré tout de rester dans un univers hip hop et d’affirmer une crédibilité. Il s’accroche tellement à sa ville dans ses textes que ça frôle l’overdose, mais c’est aussi parce qu’il n’a pas un vécu très intéressant et pas de réelle profondeur d’un point de vue biographique. La ville, l’endroit d’où on vient, d’où s’est construit est cependant un thème récurrent du rap qui percute chez ses auditeurs et c’est malin de sa part de ne jamais s’en éloigner. En plus, il a construit une personnalité sonore ( ce qui est très compliqué dans le milieu artistique) et permis à de nouveaux producteurs de s’installer sur la scène. Quand on le compare aux autres rappeurs qui vendent le plus de singles comme Flo Rida, Pitbull qui sont tombés dans l’électro (chose qu’il a refusé contrairement à Nicki Minaj et à Lil wayne), c’est finalement une évolution logique, pas parfaite, mais une avancée du hip-hop mainstream d’avoir Drake là où il est. Il n’a pas la rage d’un Kendrick Lamar ou la ferveur d’un J.Cole, ne possède pas leurs ambitions et leur éthique, mais il fait son job en s’adressant aussi bien à des gens qui ne connaissent rien au rap, qu’à une jeunesse urbaine qui n’a clairement pas très envie de profondeur actuellement.

Encore une fois, la rue a totalement changé depuis 1999 et les choses n’ont plus jamais été les mêmes après le fameux combat entre 50 cent et Kanye West en 2007. C’était la bataille du gangsta Rap contre celle du Rap « nouvelle école » avec des influences electro, voire pop. Kanye avait même un single qui samplait du Daft Punk contre 50 cent très classique sur « Curtis » et pourtant, il a perdu et c’était la fin pour lui et celle de tout ce rap très gangsta, très clinquant. La rue s’est elle-même dirigée vers quelque chose de plus light et ça n’a fait que continuer au fil des années. Drake ne côtoie pas les producteurs des popstars pour avoir quelques tubes faciles comme certaines légendes du hip hop plus respectées ( Eminem par exemple pour ne citer personne) et offre finalement un mix concret, pas toujours parfait mais fidèle et cohérent avec la musique qu’il a aimé en grandissant.