Missy Elliott est une visionnaire. Rappeuse talentueuse, innovante et iconoclaste, elle fut très prolifique entre 1994 et 2010 notamment. Dans le précédent focus, on était revenu sur les raisons de son absence de 2005 jusqu’à la sortie de ses derniers singles WTF et Pep Rally. Dans ce nouveau focus, nous allons revenir sur ce qu’elle a apporté aux femmes dans l’industrie du disque, et sur son travail qui s’érige réellement dans un idéal féministe. À l’heure où cette cause est exploitée à toutes les sauces par tout le monde (Beyoncé, Jennifer Lopez ou encore Nicki Minaj), il est important de rappeler que même si Missy ne s’est jamais présentée comme tel, l’ensemble de son œuvre est totalement dans l’idée qu’on aimerait se faire du féminisme. Elle a produit pour énormément d’artistes féminines, en a lancé plusieurs, a organisé plusieurs collaborations et n’a pas oublié de porter des thèmes qui lui tenaient à cœur dans plusieurs de ses titres.

10 Titres qu’elle a produit pour 10 artistes féminines.

Voici 10 chansons qu’elle a co-produit ou produit pour des artistes R&B féminines. Le catalogue de Missy est immense et elle fut couronnée de succès la plupart du temps.

  1. 702 – Where My Girls At.

« Where My girls At » est le premier single du 2ème album des 702 sorti en 1999. La chanson était à la base destinée aux TLC qui ont refusé le titre. Missy avait été appelée par L.A Reid pour écrire le titre qui s’adapte totalement à l’univers du groupe mais elles n’en ont pas voulu; les 702 l’ont récupéré et c’est devenu un hit. Le titre s’est classé à la 4e place aux U.S.A et reçut un disque d’or. Elle a aussi écrit « Gotta Leave » dans un style totalement différent, et qui sera le 3e single du disque.

2. Mya – My Love Is Like Woah.

En 2003, Mya est de retour avec le single « My Love is Like Woah » en compagnie de Missy. La rappeuse s’est occupée de la production du titre aux côtés de Charles Bereal, Kenneth Bereal et Ron Fair. Le single devient un hit avec une 13e place aux U.S.A et est un succès dans plusieurs pays européens. C’est le dernier tube en date de Mya qui offrira aussi un très bon clip, nommé pour la meilleure vidéo danse et le meilleur clip de l’année aux VMAS 2013.

Missy s’occupera aussi de la chanson « Step » sur le même album, Moodring, aux cotés de Timbo cette fois.

3. Monica – So Gone.

En 2001, Monica est forcée d’annuler son album « All Eyez On Me » à cause du flop des singles. Elle entre en studio le retravailler et revient avec « So Gone », un premier single produit par Missy qui sample « You Are Number One » de The Whispers. Le titre sera un tube, avec une 10e place aux U.S.A. Il aidera la chanteuse à revenir sur le devant de la scène et l’album à franchir la barre du million de ventes. Un titre R&B/Soul avec une touche Hip-hop qui n’a pas manqué.

Ce sera le premier d’une longue série de collaborations entre Missy et Monica qui sont toujours très proches aujourd’hui. Elle lui écrira encore « A Dozen Of Roses » ou son single de retour « Everything To Me » en 2010, pour ne citer qu’eux.

4. Fantasia – Free Yourself.

C’était la période soul de Missy. La chanteuse travaille avec Fantasia sur le premier album de cette dernière. Elle lui écrit 3 chansons dont Free Yourself qui donne son nom au projet et qui est le 4e single de l’album. Le single est nommé aux Grammys pour la meilleure chanson R&B et la meilleure performance vocale R&B. On y reconnait aussi aisément Tweet dans les chœurs et les arrangements vocaux qui lui sont propres. La chanson se classera à la 41e place aux U.S.A.

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Fantasia et Missy continueront à travailler ensemble sur des chansons comme I’m Not That Type, Two Weeks Notice, ou encore Bump What Your Friends Say.

5. Whitney Houston.

En 1998, pour le prestigieux retour de Whitney Houston au R&B avec l’album « My Love is Your Love », Missy répond encore présent et produit 2 chansons « In My Business » et « Oh yes« . Deux chansons très appréciées par les fans et qui font partie des meilleures de l’opus. Un album qui trouvera près de 11 millions de preneurs dans le monde.

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Elles travailleront à nouveau ensemble pour l’album « Just Whitney« , sur lequel Missy co-produira « Things You Say ».

6. SWV.

Les SWV commencent à travailler avec Missy sur l’excellent « Release Some Tension » en 1997. Missy produit cette chanson qui donne son titre à l’album, et qui est en featuring de Foxy Brown, mais aussi le single « Can We » qui sera un carton en Nouvelle-Zélande et se classera à la 75e place aux U.S.A.

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Cet album des SWV sera disque d’or avec plus de 500.000 ventes aux U.S.A.

7. Jazmine Sullivan

Dès son arrivée dans l’industrie, Jazmine Sullivan est soutenue par Missy qui lui produit le single « Need You Bad« ; nous sommes en 2008. C’est le tout premier single de sa carrière, mélange de R&B-soul avec une pincée de reggae qui se classera à la 37e place aux U.S.A. L’un des plus gros succès single de Jazmine à ce jour, qui entraînera beaucoup de comparaisons avec Lauryn Hill.

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Dans le même opus, Missy produira « Dream Big » particulièrement plébiscité en Europe. L’opus sera disque d’or et, en 2012, pour le second opus de Jazmine, elle produira encore 3 chansons « Holding You Down (Goin’ In Circles) », le premier single « Excuse Me » et « Luv Back ».

9. Angie Stone – U-Haul.

En 2004, Missy est sur le tracklist du fameux album « Stone Love » d’Angie Stone. Elle produit la chanson « U Haul » et on y retrouve Tweet dans les chœurs. Un titre soulful et groovy qui s’accorde très bien à l’univers d’Angie et de cet album, qui est l’un de ses meilleurs.

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10. Aaliyah.

Aaliyah avait un joli timbre de voix, mais elle ne produisait pas et n’écrivait pas ses chansons. Sur le fameux album « One In a Million », c’est donc Missy qui est à l’écriture de plusieurs des titres de cet opus dont le fameux titre qui donne son nom à l’album.

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Elle écrit aussi  « Beats 4 da Streets (Intro), « Hot like Fire », « A Girl Like You », « If Your Girl Only Knew », « 4 Page Letter » , »Heartbroken », « Never Comin’ Back » ou encore « Ladies in da House« . C’est donc, avec Timbaland, la pillière de cet opus qui apportera une vraie fraicheur à la scène R&B.

Une Icône.

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Cette liste n’est évidemment pas exhaustive. La discographie de Missy est, encore une fois, impressionnante en tant que productrice et parolière. On a volontairement omis de mettre plusieurs titres et plusieurs des travaux où elle est en featuring mais qu’elle a produit comme « Let It Go » de Keyshia Cole, « Signs » de Beyoncé, qui est de loin un des meilleurs titres de la carrière de L’ex-Destiny’s Child, ou encore « Trippin » de Total, « In My Business » de Whitney, « Oops Oh My » de Tweet, « That’s What Little Girls Are Made of » de Raven, « Never been » de Mary J Blige, « Only Call on Jesus » de Karen Clark Sheard… Elle a littéralement lancé les carrières de filles comme Nicole Wray, Lil Mo, ou encore Tweet, et c’est l’une des seules femmes à avoir réussi à être une productrice crédible (milieu fermé et masculin), en plus d’être une rappeuse, une chanteuse, une danseuse, et une vraie visionnaire dans ses clips et chorégraphies. Ce n’est pas forcément la plus sexy, ou la plus « belle », ni la meilleure vendeuse, mais elle a réussi à transcender ces barrières dans une industrie qu’on accuse souvent d’hypersexualisation pour la femme noire.

Elle s’est imposée à tous les niveaux et n’a pas eu besoin de se dénuder pour le faire. Elle continue aussi à soutenir de jeunes artistes comme sa nouvelle protégée Sharaya J.

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Elle a été de toutes les grosses collaborations féminines importantes de sa génération et n’a cessé de mentionner l’impact de Queen Latifah, de Janet Jackson ou encore de Salt n’ Pepa dans son œuvre.

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Il n’y a que très peu d’artistes féminines de la fin des années 90’s ou du début des années 00’s qui peuvent se targuer de n’avoir pas reçu un apport quelconque de Missy dans leur carrière, mais ce n’est pas tout.

Une survivante.

 Missy Elliott est aussi une survivante.  En effet, elle a été victime d’ abus sexuels et de violences domestiques lorsqu’elle était plus jeune. Elle finit par s’enfuir avec sa mère à 14 ans de peur que son père ne les tue. Elle aborde ce thème dans le titre 4 My people » où elle parle aux victimes de viol, en les invitant à ne pas se laisser abattre ou définir par ce qui leur est arrivé.

Contrairement à toutes ces filles qui prônent le féminisme, en étant complètement soumises aux codes de beauté et sexuels imposés par la gente masculine, Missy se démarque. Dans « She’s a Bitch« , elle revendique le « Bitch » ( Salope) et le valorise, tout en vantant la beauté de son corps sans apparat quelconque. Elle pousse encore plus loin le concept de Lil Kim ici.

Pareil dans « I’m Really Hot« , elle reprend et campe sur les codes de la valeur de la femme, de son rôle dans la société et de sa capacité à dominer la scène rap sans avoir à se soucier des volontés des hommes.

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Ce sont des thèmes récurrents dans les titres de la rappeuse qui parle cependant aussi ouvertement de sexe, mais toujours en gardant cette idée selon laquelle les femmes doivent être maîtresses de leur corps et de leurs désirs.

Dans « Get Ur Freak On« , elle invite les femmes à s’explorer et ne pas avoir peur de faire ce qu’elles ont envie de faire face à la pression sociale. « Get Ur Freak On » pour « Sors le demon en toi » entend prôner la liberté sexuelle de la femme pendant que « One Minute Man » pointe les défauts des hommes, vu qu’elle se moque ouvertement des éjaculateurs précoces. Le refrain dit :

« Break me off, show me what you got

Arrete moi, montre moi ce que tu as

Cause I don’t want, no one minute man
Car je ne veux pas, non pas d’éjaculateur précoce
Break me off, show me what you got
Arrete moi, montre moi ce que tu as
Cause I don’t want, no one minute man
Car je ne veux pas, non pas d’éjaculateur précoce »

« Work It », reste dans cette thématique de la chanson où la femme est au centre de sa sexualité et exprime ce dont elle a besoin, ressent, sans en avoir honte. On l’entend dire « Girl, girl, get that cash/ If it’s 9 to 5 or shakin’ your ass/ Ain’t no shame, ladies do your thing/ Just make sure you ahead of the game”. Elle évoque clairement le fait de ne pas avoir honte de ce qu’on est et de ce qu’on fait comme métier ( que ce soit simple employée ou gogo danseuse) tant qu’on se respecte.

« Go downtown and eat it like a vulture ».

Un clip comme celui de la chanson « The rain » est génial aussi bien dans sa réalisation, que dans la complexité novatrice du personnage qui reste tout de même très accessible car c’est une lutte exacerbée contre le body-shaming.  C’était son premier single à l’époque, mais ce qu’on ne sait pas est qu’elle était volontairement dans cette tenue extra-large et volontairement anti-conventionnelle. En effet, en 1993, Missy produit le tout premier album de Raven Symone « That’s What Little Girls are Made Of », mais les producteurs ne veulent pas d’elle dans le clip, à cause de son image. Elle est trop « grosse », et quand elle arrive 4 ans après avec son premier single sur « The rain« , elle assume ses formes à l’ « extrême », de manière un peu humoristique, mais en encourageant surtout toutes les femmes du milieu à faire de même.

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Dans “Toyz”, elle encourage le plaisir solitaire en disant “I gotta bag full of toys/ And I don’t need none of your boys” ( j’ai un sac plein de jouets et je n’ai pas besoin de l’un des vôtres pour m’amuser).

Elle répond même aux rumeurs sur son homosexualité à une époque dans « Gossip Folks » : “How you studying these h*es?/ Need to talk what you know/ And stop talking ’bout who I’m sticking and licking/ just mad it ain’t yours, »

Est-ce que le fait de se mettre en string dans les clips ou de danser en justaucorps peut être un acte féministe? Oui, certainement, mais cela ne suffit pas toujours. On ne peut pas juste clamer qu’on est féministe pour l’être. Missy, dans son œuvre globale, inspire des milliers de jeunes femmes à être fières de leurs corps, fières de ce qu’elles sont; dans ses textes, par son image, elle prouve qu’on peut évoluer dans le monde du rap, un milieu extrêmement masculin, être une visionnaire et avoir sa propre marque, et, surtout, elle a mis les femmes au centre de son œuvre musicale. Missy encourage ses consœurs à chaque fois qu’elle le peut et prône tout le temps l’entente entre femmes dans l’industrie. Elle ne fait pas que le dire, on a vu qu’elle a écrit et produit des discographies entières pour de nombreuses artistes et les a réunies sur différentes chansons. Dernièrement encore, c’est elle qui demandait à Lil Kim et Nicki Minaj de se calmer et de travailler ensemble, ou faisait une campagne sur Twitter pour que les fans soutiennent Brandy, Fantasia ou Keyshia Cole avec leurs derniers singles. Elle ne fait pas que créer son propre château, en s’érigeant en modèle de manière égoïste dans son coin, elle fait partie de l’histoire de tout le monde et c’est assez remarquable .

L’unité féminine manque énormément dans l’industrie américaine et c’est une chose qu’on ne retrouve pas du tout chez des filles très populaires actuellement qui, quand elles arrivent au top, restent simplement avec celles qui peuvent leur permettre d’y rester et ne tendent pas la main aux autres. Elle n’est pas dans cette optique égocentrique où le féminisme doit partir de soi-même et où l’on doit être la reine à tout prix. Elle ne pense pas qu’il faille rabaisser ou « Bow Down » toutes les autres filles du game pour se sentir mieux. C’est tout le contraire, c’est plus subtil, mais c’est aussi plus fort.

Il y a un très beau poème fait par une jeune poétesse de Chicago, Ashlee Haze qui résume très bien la pertinence du travail de Missy.

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« Il y avait tant d’artistes que j’aurai pu idolâtrer à l’époque, mais Missy est la seule qui me ressemblait. C’est grâce à Missy que j’ai pu croire qu’une fille en surpoids de chicago pourrait danser au point de se sentir jolie, sexy et cool, pourrait être une femme jouant le jeu d’un homme, et ne pas être désolée de tout cela.« 

Bien qu’elle ne soit pas toujours reconnue à sa juste valeur, c’est sans doute l’une des définitions les plus globales du féminisme dans l’industrie américaine. Elle est accessible et parle à différentes classes aussi bien à travers ses chansons, son œuvre que dans ses visuels et sa manière d’être. Le fait qu’en plus, elle se soit projetée à travers son art, dans la carrière de bon nombre de ses contemporaines a inscrit son nom de manière saine et méritée dans l’histoire de la musique, dans l’histoire des femmes et plus particulièrement dans celle des femmes noires.

Missy Elliott :

« Le féminisme dit qu’en tant que femme qui joue dans la même cour que moi, tu n’es pas une concurrente. Le féminisme dit qu’en tant que femme qui joue dans la même cour que moi, ta lumière ne rend pas la mienne moins vivante.

Le féministe dit qu’en tant que femmes qui jouons dans la même cour, nous devons trouver la force de nous entraider, afin d’être plus fortes ensemble et trouver les moyens de faire de la place à nos petites sœurs ».

Une I-C-O-N-E.

[Focus] Missy Elliott… Que fait-elle depuis 2005?