Après la victoire du gagnant de la dernière édition de The Voice en France et l’impressionnante euphorie médiatique qu’elle a suscitée  – comme les années d’avant d’ailleurs-, il était grand temps de revenir sur le phénomène et de pointer les incohérences et les grands manquements de ce genre de télé-crochets qui créent plus de frustrés que de réelles stars de la chanson.

The Voice.

1. THE VOICE : UN CONCEPT DÉPASSÉ …

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Il est tout d’abord important pour moi de mettre en avant le fait que le concept, le titre même de l’émission est profondément ringard et en déconnexion parfaite avec la réalité du marché musical en 2014. «  La voix ! » : c’est un mensonge.

Aujourd’hui, tout le monde chante, tout le monde chante plus ou moins bien. Il suffit d’aller sur Youtube et vous allez être émerveillés par toutes sortes de talents, des gens capables de vous rechanter toutes les chansons que vous voulez avec une justesse irréprochable, mais ce n’est clairement pas ça qui assure une carrière. C’est à dire qu’on ne peut plus réellement commencer une carrière simplement sur «  sa voix » dans un monde où des femmes comme Celine Dion, Mariah Carey et surtout Whitney Houston ont existé. Ces filles ont donné tout ce qu’il était possible de donner en terme de gesticulations vocales, gymnastique harmonique et l’ont toutes fait  de manière absolument remarquable.

Le public n’a pas besoin qu’on leur trouve des personnes qui savent chanter, il a besoin qu’on leur propose des gens qui ont quelque chose en plus du chant. La plupart des chanteurs qui ont réussi à émerger depuis quelques années dans le monde comme Lana Del Rey, Frank Ocean, The Weeknd, Lorde, ne sont pas des vocalistes exceptionnels, loin de là. Cependant, ils apportent un univers, ils ont leur propre patte et c’est ça qui fait en sorte que le public les suit. D’emblée, l’émission qui vous dit que sera le meilleur celui qui aura la plus belle voix et/ou celui qui réussira à marquer les jurés uniquement grâce à son timbre a tout faux: la voix est certes un atout dans l’industrie du disque, mais elle a été relayée au second plan en 2014, voire au 3ème plan car encore une fois, en terme de voix, de belles voix, le grand public a plus ou moins tout eu. Ils veulent un bagage en plus et ça l’émission ne le leur apporte pas.

2. … QUI N’A PRODUIT AUCUNE STAR ( hormis Kendji) DANS LE MONDE

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Les audiences de The Voice sont très bonnes dans la quarantaine de pays où l’émission a été vendue. Cependant, ce qui est moins bon et totalement contradictoire d’ailleurs, c’est qu’on n’a aucune star. Nulle part. Aucun gagnant de The Voice dans un quelconque pays n’a réussi à s’imposer dans celui-ci: Florent Pagny l’avouait lui-même dans une interview en fin d’année dernière. Que ce soit aux U.S.A, en UK, les candidats gagnants ont immédiatement abandonné après leur victoire. Leurs albums sortent pour leur part dans une indifférence féroce. Pourquoi ? Parce qu’encore une fois, ils ont été vendus sur le concept «  The Voice » et que la voix seule n’est clairement pas un argument suffisamment costaud pour faire carrière en 2014.

Là vous devez vous dire :  » Ah mais c’est bête. Les labels devraient investir autrement sur ces garçons vu que ça ne marche pas pour eux ensuite » . Vous pourriez penser qu’il y a un problème de marketing ou qu’ils perdent de l’argent mais c’est tout le contraire.

Ils savent exactement ce qu’ils font. Sinon, vous vous doutez bien que ça aurait changé au bout de la 7ème saison aux U.S.A et de la 4 ème en UK ou en France, on aurait eu des artistes qui explosent: mais ça ne les intéresse pas. Le financement de l’album du gagnant et son flop sont prévus dès le départ, d’où l’investissement minime.

Kendji est la seule exception qui confirme la règle.

3. LA STARISATION DU JURY FACE A L’ESCLAVAGISME DES CANDIDATS

En effet, ces shows comme The Voice sont essentiellement financés par des maisons de disques. Ces dernières ont deux choses en tête: elles veulent faire fructifier le catalogue de leurs artistes connus et pousser leurs artistes qui ont du mal. Du coup, ils recrutent une bande de gens qui rêvent de faire carrière et sont capables de faire le show: ça permet de mettre en avant les chansons qu’ils veulent par des artistes qu’ils veulent. En regardant attentivement, vous vous rendrez compte que ce sont toujours les mêmes catalogues pop/variété mainstream qu’on propose chaque année et qu’on retrouve dans la majeure partie des pays du monde. Les gens achètent les versions originales ou les versions reprises, ce qui permet en réalité de remplir les caisses du label pour pas cher.

C’est dans ce sens qu’il y a un certain esclavagisme des candidats. Ils sont -pour la plupart d’entre eux- naïfs et sincères, croient qu’ils  auront une carrière ou un avenir derrière, mais ce n’est pas le cas. En fait, on les pousse à se dépasser en leur faisant miroiter le rêve de la célébrité et celui de la gloire, mais les producteurs de l’émission savent très bien qu’ils- les candidats– ne sont jamais gagnants. Plus ils chantent bien devant la télé, plus ça va donner envie aux gens d’aller acheter soit la chanson qu’ils chantent, parce que c’est bien fait, mais pas de les suivre eux: ces derniers -pour la plupart- restent transparents car ils n’ont pas d’univers bien marquant ou n’ont pas la possibilité de réellement l’exprimer sur le show, ce qui est d’ailleurs extrêmement frustrant. On les pousse à se dépasser mais ils ne récoltent rien ou que très peu de dividendes du travail qu’ils fournissent.

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Ils sont juste là pour divertir la foule afin que les catalogues des labels s’envolent et que les juges retrouvent des carrières. En effet, hormis le mystère encore non résolu des juges féminines de The Voice (Christina Aguilera, Shakira, Jenifer, Kylie Minogue, Delta Goodrem , Jessie J se sont toutes cassé la gueule dans les charts avec l’émission), l’émission fait du bien aux carrières des jurés masculins ( Will.I.AM en Uk, Maroon 5, Blake Shelton,  Garou,  Mika etc..). Ce sont d’ailleurs eux les superstars du show, ce sont eux et leurs équipes qui sont mis en avant. Très souvent  ils sont tellement charismatiques qu’ils effacent les candidats qui sont parfois bien plus talentueux qu’eux vocalement : un comble. Il suffit d’ailleurs de voir – dans la même émission – des prestations de Shakira ou de Jenifer en live pour se rendre compte que ce n’est pas la voix qui fait une carrière. Elles sont bien moins bonnes que les candidats qu’elles doivent juger. C’est l’antithèse totale du « concept »  qui n’en est pas un, mais bel et bien une simple manière d’augmenter les ventes de chansons connues et  ainsi maintenir des artistes en déclin dans la lumière.

Plus généralement, ce sont tous ces concours de chant télévisés qui ont perdu leur intérêt aux yeux du public.  Il en connait les ficelles, les répétitions et les regarde de la même manière qu’on regardait une série télévisée, à savoir sans passion réelle. Or nous parlons de musique, la passion y est essentielle. A moindre échelle, American Idol, X-Factor ont désormais beaucoup de mal à faire émerger des valeurs solides dans l’industrie du disque.

Il nous faudrait en fait un talent-show qui se libère un peu de la trop  grande emprise des maisons de disques pour mettre l’artiste et sa réelle personnalité en avant, mais on en est encore loin.

Triste Réalité!