10 années se sont écoulés depuis la mort de Static Major. Peu connu du grand public, l’homme est pourtant l’une des principales plûmes derrière les tubes de l’une des chanteuses de R&B les plus appréciées de sa génération : Aaliyah.  Quand on parle d’elle, on peut le faire sans évoquer cet homme, qui est réellement l’un des artisans principaux de son son, au même niveau, voire même plus que des Timbaland et Missy Elliott. C’est l’homme et surtout l’auteur qui saura la comprendre . D’une certaine manière, il la suivra aussi dans l’au-delà, vu que 7 ans seulement après son décès, il meurt lui aussi prématurément à l’âge de 33 ans. Retour sur son histoire… et sur ce qu’il a su apporter à la scène.

Static Major, l’artiste.

C’était une époque que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. C’était l’époque du désormais légendaire collectif de Devante : Da Bassement Cru. Le producteur et membre de Jodeci avait réuni plusieurs des futures grandes étoiles de la musique dans une logique d’échange, de production et de partage. On y retrouvera Missy Elliott, Timbaland, Magoo, Ginuwine, Darryl Pearson, Tweet Jimmy Douglass, ou encore Stevie J, et bien sur Static Major, avec ses 2 meilleurs amis.  C’est autour de ce beau monde qu’il se forge sa personnalité artistique. L’homme a à peine 20 ans lorsqu’il planche sur ses premières demos et écrit aux côtés de Timbo, ce qui sera son premier tube mainstream, et aussi l’exposition médiatique pour tous les membres du Da Bassement Cru au grand public. Nous parlons bien évidemment du fameux « Pony » de Ginuwine, qui se classera à la 6e place au Hot 100, en portant une vraie révolution sonore.

En tant que parolier principal du titre, Static Major gagne une vraie reconnaissance sur la scène musicale et décide donc de se lancer dans l’aventure de groupe. En effet, avec ses amis, Jawaan « Smoke » Peacock, et Benjamin « Black » Bush, ils forment le groupe Playa. Depuis 1994, ils ont du mal à exploser, leur premier disque est annulé mais le succès de « Pony » leur donne une toute nouvelle reconnaissance.

Ils signent chez Def Jam, pour leur premier album éponyme, qui contient encore beaucoup de travaux de leur époque aux côtés de Devante et du SWing Mob. Timbaland et Smokey assurent aussi une grosse partie de la production. Ils se démarquent réellement des groupes de l’époque en étant dans la vague du renouvellement du son R&B qui se joue à ce moment-là. Ils sont assez avant-gardistes au niveau des productions et les débuts sont difficiles, notamment avec le single « Don’t Stop The Music » qui avait des petits airs du « The Rain » de Missy Elliott. Timbaland avait essayé une formule similaire, mais ça a du mal à prendre.

C’est le second single « Cheers 2 U » qui va leur permettre d’exploser. Plus classique dans la formule de chant, il mélange gracieusement des vocalises riches et plus traditionnelles pour un groupe R&B, à un son plus dark et enlevé, qui n’est pas sans faire écho au fameux « One In a Million« . Le public leur donne alors leur premier (et seul, mais ça ils ne le savent pas encore) succès avec une 10e place au Hot 100.

Le 3e extrait de l’opus passe inaperçu, mais l’album est très bien reçu par la critique et leur permet d’accroître leur notoriété, laissant penser qu’ils étaient destinés à une grande carrière. Encore une fois, c’est l’un des premiers groupes de R&B masculin des 90’s à vraiment apporter un changement au niveau du son (pendant que les Jagged Edge renouvelaient notamment le phrasé dans la manière d’énoncer en s’inspirant du Hip hop).

C’est aussi à ce moment-là que Static Major se lie d’amitié avec Aaliyah, qui apparaît sur l’excellente chanson « One Man Woman« .

STA-ALIYAH.

Nous sommes en 1998. Après le succès de l’album de Playa, Static est encore plus demandé et écrit notamment pour le premier (et très très bon) opus de Nicole Wray, qui s’avère être une des protégées de Missy à l’époque. Il diligente plusieurs titres tels que « Raise Your Frown », « Testing Our Love (Suga)« et surtout le fameux « Eyes Better Not Wander« .. qui était le dernier single de l’album et où on retrouve déjà les bribes du style brumeux et subtil qu’il aidera Aaliyah à incarner par la suite.

C’est aussi à ce moment qu’ils tissent avec la chanteuse des liens qui deviendront plus qu’amicaux. Il déclare à son sujet :

« C’était fou, j’ai toujours pensé que je la verrais comme ma petite sœur plutôt que comme une petite amie, mais sa beauté et la «façon dont elle se comportait m’excitaient», elle avait une personnalité qui m’a fait tomber amoureux d’elle et bien des fois, nous travaillions en studio, ses yeux m’attiraient encore plus parce que pendant que je chantais les paroles que je lui écrivais, elle était concentrée à les étudier pour qu’elle puisse les mémoriser … nous avions une super alchimie, et quand elle s’en est allée comme ça, ça m’a juste déchiré .. »

Ils deviennent alors aussi une sorte d’âme sœur artistique pour elle et prend en main l’écriture de ses principaux tubes, avec Timbo à la production. Ça commence par « Are U That Somebody« ,

Puis ce sera le fameux « Try Again« ..

Puis, ce sera « Come Back In One Piece » pour la bande originale de « Romeo Must Die« .

Elle lui fait totalement confiance.  Ce n’était pas une parolière, une productrice, mais uniquement une interprète. Elle révélera d’ailleurs qu’elle n’aimait pas les versions définitives de titres comme « Try Again » et « Are U That Somebody », les a enregistrées parce qu’elle croyait en lui, et ça a pris.  Il devient à ce moment son plus proche collaborateur.

L’opus Rouge.

En 1999, quand Aaliyah doit enregistrer son 3e disque, il y a une brouille entre Timbaland et l’oncle de cette dernière, Barry Hankerson. Le producteur veut être mieux rémunéré, et l’oncle, qui dirige le label BlackGround Records, n’est absolument pas d’accord. C’est alors que le disque est totalement confié à Static Major, qui va à la recherche de producteurs qui ne sont pas connus du grand public, mais qui ont un vrai talent. En effet, contrairement à la pensée populaire, Timbaland n’apparaît que sur 3 titres du dernier album d’Aaliyah : We Need a Resolution, More Than A Woman, et « I Care 4 U », le dernier ayant été enregistré en 1996 pour « One In a Million« . Il n’y a que 2 titres de Timbaland qui ont été pris sur le disque et enregistrés au dernier moment, parce qu’il fallait des singles. Le reste de l’enregistrement a été totalement dirigé par Static Major, qui fait appel à des producteurs comme Eric Seats, Rapture, ou encore Bud’Da et Tank, qui écrit « I Can Be« . Static lui-même écrit seul, 10 des 15 titres du disque. Et c’est donc grâce à lui que l’album d’Aaliyah sort finalement du lot comparé à beaucoup de disques de sa génération. C’est lui qui prend le risque d’aller voir des producteurs peu connus, qui ont un son qui n’est pas « grillé » et permet à l’opus d’avoir encore à ce jour une luminosité différente de beaucoup d’opus de l’époque. C’est aussi lui qui la pousse à aller vers une image plus mature. Dès 99 déjà, il était prêt à sortir « Rock The Boat », mais le label trouvait le titre trop sexuellement explicite pour être assumé par Aaliyah, qui a alors 18 ans.

Il y a quelque chose qui sonne très indé dans cet opus d’Aaliyah et c’est ce qui fait qu’il n’était pas parti pour cartonner de son vivant (les singles ne prenaient pas du tout, mais c’est aussi ça, qui à l’inverse, lui permet d’être avant-gardiste et de sortir de 2001). Les thèmes abordés sont aussi à saluer, et c’est encore une fois, le travail réalisé par Static.

Le décès d’Aaliyah, qui entraînera par la suite une sorte d’éloignement entre Static et Timbaland, freine un peu sa carrière, mais son son perdure. On le retrouve par exemple dans la chanson « Sirens » offerte à Brandy, qui aurait là encore bien pu être chantée par Aaliyah, tellement on reconnait ce qu’on « croit » être sa patte mais qui est en fait la patte de Static.

Le titre date de 2004, sur l’opus « Afrodisiac » et c’est aussi la dernière fois qu’on verra Static aux côtés des artistes BlackGround.

La désillusion..

Malgré sa fidélité, il a été abusé par le fameux oncle d’Aaliyah, Barry Hankerson, qui lui fait signer son groupe, Playa, après leur premier succès chez eux, mais jamais aucun second album ne verra le jour. La promo est mal organisée et 2 opus enregistrés sont carrément annulés. Le single « Never Too Late« , livré en 2001 était pourtant de bonne facture, mais dans une communication brouillonne, il ne passera pas la 59e place des charts R&B et sera vite oublié.

C’est donc sur une déception que l’aventure Playa se termine, aucune possibilité pour eux de confirmer et Static Major, se concentrera sur sa carrière solo. Il collabore avec David Banner sur la chanson « Crank It Up »

Puis écrit plusieurs titres du 1er opus des Pretty Ricky dans un style plus pop-urbain afin de correspondre aux productions de Jim Jonsin.

Ce sont à nouveau des succès pour lui et il livrera aussi quelques chansons à des filles comme Truth Hurts, lors de ses sessions avec Dr.Dre.

Le succès posthume.

C’est alors qu’il rencontre Lil Wayne en 2006, et ils se mettent à travailler ensemble. Ils créent d’abord la chanson « I Got My » pour son propre disque solo. Le titre a un peu d’attention dans les charts R&B, mais n’explose pas, et sera reprise plus tard par Pleasure P.

Ils bossent alors sur « The Carter III », qui sera porté par le titre « Lollipop« . La chanson sera un hit mondial qui propulsera la carrière du rappeur à un autre niveau, mais Static n’aura pas cette chance..

En effet, il meurt juste 2 semaines avant l’exploitation du titre.  Il se sentait mal au début de l’année et finit par décider d’aller consulter. C’est là qu’on lui diagnostique une maladie rare . Les médecins recommandent donc une procédure d’urgence  à laquelle il ne survivra pas à cause de problèmes respiratoires. C’était le 25 Fevrier 2008, Lil wayne sort officiellement la chanson le 13 Mars et alors que le monde entier danse sur ce tube, Static n’est déjà plus là. Il obtient sa plus grande reconnaissance solo, l’ironie du sort.

Un décès qui n’a pourtant pas effacé son héritage musical. En effet,  il est toujours cité par de nombreux artistes, y compris Drake, qui a acquis les droits de plusieurs de ses demos. La vibe R&B/Dark que l’artiste canadien emprunte souvent depuis ses débuts, notamment sur « Take Care », est, de son propre aveu, fortement inspirée de Major. Il est l’une des inspirations premières du son R&B/Hip Hop sombre de ce disque où Drake sample d’ailleurs une de ses chansons sur  » Look What You’ve Done« .

Le fait qu’il ait conçu le son d' »Aaliyah » lui donne une place de choix parmi les amoureux de cette dernière. Drizzy en fait partie et il le montre d’ailleurs encore sur son album «  Scorpion » avec  « After Dark », où il récupère une demo de Playa, en invitant aussi Ty Dolla Sign.

Le titre sonne exactement comme un titre du groupe à la fin des années 90’s et on voit là bien une volonté de faire honneur à leur héritage musical. C’est aussi la preuve que le travail de Static, tout en ayant marqué une époque, a une touche intemporelle. C’est aussi lui qui permet à Drake de sampler « More Than A Woman », vu qu’il a écrit le titre et c’est via l’autorisation de ses ayants-droits que le rappeur l’a fait chanter par une autre chanteuse sur « Is There More ».

Une preuve que malgré sa tragique disparition, il reste bien présent dans l’industrie grâce à l’authenticité de son travail. Un des paroliers les plus authentiques de sa génération, mais aussi quelqu’un qui avait une véritable vision, qui lui permet de traverser les générations. d’être dans un sens immortel.