Près de 30 ans de métier, 15 albums et l’un des CVs commerciaux les plus impressionnants de tous les temps, on ne présente plus Mariah Carey. La chanteuse a connu toutes les gloires, tous les succès, toutes les récompenses, mais surtout elle persiste et signe avec « Caution ». Un nouvel opus qui passera sans aucun doute inaperçu aux yeux du très grand public, mais le disque montre une femme attachée à ses valeurs, fière de sa structure musicale et surtout une parolière qui n’a rien perdu de sa malice et de son ingéniosité.

D’où tu parles?!

Au fil des années, j’ai fait de nombreux articles et de nombreuses analyses sur différents plans de la carrière de Mariah Carey. J’avais surtout axé mes propos sur 3 axes :

    • Le renouvellement de son image qui n’a cessé de se dégrader au fil des années.
    • Le besoin pour elle d’axer la communication de ses singles vers un public adulte, au lieu de courir vers une audience jeune qui n’est plus réellement intéressée par elle.
    • Le fait de reconnaître que sa voix n’est plus du tout la même qu’il y a 20 ans et donc d’adapter ses nouvelles chanson à sa voix actuelle, que de continuer à crier et à produire des trucs vocaux excentriques en studio, qu’elle est ensuite incapable de retranscrire en live.

[Dossier] Le souci de cible de Mariah Carey.

C’était vraiment au cours des dernières années que j’avais mis en exergue ces principaux points sur la carrière de Mariah.

Il se trouve qu’avec ce nouveau disque, un peu comme un puzzle qui a eu du mal à se former, ces éléments sont revenus pour se reconstituer un peu comme par magie.

Le contexte.

M.C a commencé par changer son image avec Roc Nation. Ils ne lui ont pas mis des boubou de grands-mères et n’ont pas changé profondément sa garde robe, mais on est revenu à quelque chose de sexy et classe et finalement très « age-appropriate« . Le but ici n’est pas de dire qu’une femme de son âge n’a pas à s’habiller comme elle veut, mais comme évoqué récemment, le look, les visuels de M.C font partie intégrante du personnage. Roc Nation a travaillé afin de faire en sorte qu’on la retrouve sans tomber dans des excentricités ou quelque chose de too much.

 

C’est partant de là qu’ils ont ensuite mis une chose que j’avais demandé ici, à savoir, envoyer son single aux radios adultes, aussi bien Pop que R&B, car il ne faut pas oublier qu’elle est assise sur ces 2 courants musicaux. Ce n’est pas une simple chanteuse R&B, c’est pour ça que le choix de «  With You » en premier single est finalement évident pour la tache. À la fois un peu niché R&B et pop classique, dirigé vers une audience adulte.

La chanson n’est que 12e en Urbain et 22e en Pop, mais ce qu’il faut retenir est que c’est très bien pour elle car on la réintroduit vers un public, et surtout qu’on est dans une organisation de seconde partie de carrière. A 48 ans, Mariah, comme beaucoup d’autres pop stars « vieillissantes » ne va plus intéresser un très jeune public dans le système américain. En revanche, c’est une femme qui continue d’écrire et à proposer des albums, chose qu’elle fera surement  jusqu’à sa mort. Elle pourra aussi bien les vendre sur le modèle de Barbra Streisand si elle à établir une reconnexion avec une audience adulte, qui a un très bon pouvoir d’achat et n’a pas besoin de gros tubes mainstream.

Stratégiquement donc, le démarrage de ce disque est dans une logique sur le long terme et c’est très bien.

Caution, la passion.

C’est dans les vielles marmites qu’on fait les meilleurs plats, cette formule résume assez bien ce disque de Carey, mais elle mérite d’être pieusement décortiquée. C’est la seconde fois en 20 ans qu’elle propose un disque avec Jermaine Dupri absent. En effet,  elle a livré sûrement l’un des albums les plus « Careyens » de sa carrière.

  • Il est sous signé sur sa propre structure : Butterfly MC.
  •  Elle est productrice exécutive toute seule, ce qui signifie qu’elle a totalement décidé de la direction musicale de son projet. Sony lui a laissé carte blanche.
  •  Et enfin, Jermaine et B.Cox ne sont quasiment pas là.

Ce 3e élément est particulièrement important, parce qu’on a souvent ( a juste titre) l’impression que ce grandiloquent trio est l’origine du son R&B de Mariah et que même quand ils ne produisent pas tout, ils ont l’oreille penchée sur ce qui se fait afin que ça se rabiboche dans un espace plus global. Il n’en est rien, hormis sur « A No No » à laquelle il a apporté quelques retouches, le fidèle compère de M.C n’apparaît pas. Elle est seule, face à différents producteurs, dont Timbaland, qui a 2 chansons et qui pour la première fois se retrouve dans un de ses albums (car ils avaient déjà bossé avant, sans que ce soit retenu). La nouvelle génération est aussi appelée à la barre, The Stereotypes, Dj Mustard,  Fred Ball, Dev Hynes, Nineteen85 et plusieurs autres. C’est d’ailleurs assez cocasse. En effet, si on fait lire la liste des producteurs invités sur le disque ( y compris Skrillex), il peut laisser présager une révolution sonore absolument imparable au pays de la belle. Il n’en est rien.

En défendant cet album, une des choses qu’elle a tenu à rappeler dans de nombreuses interviews est qu’elle est une parolière et une mélodiste. C’est une chose qui passe inaperçue, que peu de gens savent, mais Mariah Carey est la seule artiste féminine de son niveau, de son statut, à écrire et composer quasiment tous ses titres. Céline et Whitney ne le faisaient pas. C’est à dire que c’est la seule diva de sa génération qui a totalement la main mise sur une grande partie de sa discographie et c’est important, parce que cette fameuse discographie, ce n’est pas que du chant ou de la performance vocale pour de la performance vocale. L’univers de Carey se mue de diverses façons : des murmures, une subtile façon d’harmoniser,  un sens mélodique absolument dantesque, des notes à n’en plus finir sur la fin des titres, des whistles exagérés, elle est toutes ces choses en une. Tous ces petits trucs qui font en sorte que l’auditeur la reconnait, aussi bien quand elle inspire que quand elle respire. Et elle le fait dans cet album.

Malgré le fait qu’elle ait invité tous ses producteurs très différents les uns des autres et souvent même assez novateurs au niveau de leur son, ils sont tous été mis au pas par Mariah. C’est peut-être le point essentiel du disque. À l’heure où les artistes existent quasiment tous selon les producteurs ou les productions qui leur sont données, elle réussit à revenir à cette époque où l’artiste prenait le pas sur les différents sons qui lui sont proposés. Ici, on semble vouloir revenir vers  une sorte de suite à « Butterfly ». Sans atteindre la grâce de ce dernier, « Caution » aurait très bien pu sortir juste après, avant le très poppy  » Rainbow ». Il s’en dégage une ambiance fumeuse, un peu glacée, sèche, saccadée au niveau des productions qui laisse donc le libre chant total à Carey pour s’épancher,  dans une dialectique vocale, toujours très chargée, mais soyeuse sans excès. C’est comme si elle devait réchauffer avec sa voix et ses harmonies toutes les productions du disque en nous racontant à chaque fois, une histoire, un parcours de vie, une émotion et de fait, dès qu’on entre dans le disque avec le schizophrénique « GTFO »… on ne le lâche pas jusqu’au plus velouté et touchant « Portrait ». Cette ballade mélodieuse et autobiographique a failli donner son titre à l’album et dans un sens, cela aurait été logique, car il y a encore une fois beaucoup de « Mariah » dans ce livret de 10 titres. « With You » est barbante et rappelle ses consoeurs « We Belong Together »,  « Don’t Forget About Us » ou encore « I Stay In Love », mais le titre ne semble pas ridicule avant d’entrer dans le punchy « Caution ».  Sur une production qui aurait pu être portée par les TLC à la fin des 90’s, elle livre un uptempo qui prend toute sa force dans la structure de son constant crescendo avec des couplets particulièrement efficaces et un refrain, qui arrive en bout de plaisir comme pour parfaire le tout. Une des réussites du disque au même titre que « A No No », à la fois drôle et fédérateur, la chanson qui sample le classique « Crush On You » de Lil Kim, est une feel good jam à mi-chemin entre R&B et Hip Hop avec cette fois un vrai clin d’oeil aux TLC sur le premier couplet. C’est rafraîchissant et pourrait faire un joli single dans son exploitation avec Lil Kim, Missy et Cardi B, comme cela semble prévu. « Giving Me Life » ensuite nous ramène à la Mariah mélancolique et fan de hip hop 90’s. C’est à la fois savoureux et sensuel, et un peu inattendu de la part de Dev Hynes qu’on attendait plutôt sur un créneau pop 80’s ou alors plus jazz. Ici, il pond quelque chose à  mi-chemin entre  » The Roof » et «  Cry Baby » et c’est encore fois la force de ce projet. C’est Mariah dans tout ce qu’on aime et qu’on peut ne pas aimer d’elle. Le côté sucré, les mélodies suturées sur chaque note et c’est ça qui fait son intérêt, on pourra citer « One More Gem » ou la réussite de Timbaland avec « 8th Grade », mais l’intérêt principal du projet reste la manière dont elle réussit à s’asseoir avec tous ces gens très éloignés les uns des autres pour réaliser un album à la fois homogène et très en accord avec elle-même.

C’est une leçon pour beaucoup de chanteuses de R&B de cette nouvelle génération, qui cherchent toujours et encore leur propre patte… mais surtout une confirmation une fois encore qu’au-delà de la simple chanteuse, elle reste une productrice et parolière de grand talent, qui sait jouer entre R&B/Hip Hop et Pop à sa propre manière.

16/20.

Succès Commercial?

Ce disque vieillira bien, parce qu’il est déjà vieux dans un sens. C’est globalement un album mainstream de Carey en 98 qui sort en 2018. Elle rafraîchit de vieilles techniques et restera très attachée au genre musical qu’elle aime le plus, en adaptant sa voix actuelle. C’est aussi et encore pour ça qu’ils doivent continuer progressivement à la renvoyer à une audience plus mature. Il lui faudra quelques années pour que la reconnexion soit scellée, 3 raisons expliquent ça :

  • Mariah n’est pas une chanteuse de R&B, c’est une chanteuse pop qui fait du R&B et ça se voit dans ses classements aux USA. Elle n’a pas du tout une pluie de Hits R&B et encore moins de hits R&B adultes comme Janet ou Mary J.Blige dont c’est le socle. Il lui faudra donc plus de temps pour recréer un lien fort. Il lui faut quelques hits « adultes’. Plus encore, ce R&B très sucré de M.C ne plait pas à tous les puristes, car elle garde ce côté un peu « poppy ». Il marche donc très bien quand on est dans son prime et quand on a l’image, mais ensuite, c’est plus compliqué, comme on peut le voir.
  • « With You » est 12e dans les radios  R&B adultes. C’est une jolie ré-introduction, mais si elle réussit à avoir des titres qui sont dans le top 5 R&B adulte et pop contemporain adulte, elle vendra plus. Il faut vraiment comprendre qu’après tout ce qu’elle a fait, elle ne peut gagner que sur long terme, car ça fait longtemps que ce public la boude. Il faudra donc plusieurs singles dirigés spécifiquement vers ces audiences comme le font plusieurs autres.
  • Toutefois, elle a encore un nom et jouera surement la carte du mainstream avec  » The Distance », mais surtout le fameux remix de » A No No » avec Lil Kim, Missy et bien sur Cardi B, qui est vraiment l’instrument. Le fait d’avoir Cardi B sur la chanson devrait booster les streams, pas sur que ça en fasse un tube si le clip (mais les visuels sont son gros point faible)  n’a vraiment pas un facteur « buzz ».., mais c’est son meilleur argument pour avoir au moins une entrée au HOT 100 américain. Car, c’est pour le moment son  SEUL  album sans single qui entre dans le classement. Pour celle qui a 18 numéros 1, c’est dur, mais c’est nécessaire pour elle de passer par là.

 

Ce disque fera surement 200.000 ventes tout au plus en fin de vie, mais il a l’avantage d’être un joli projet d’image pour le grand public américain. et de contenter les fans de la seconde partie de sa carrière. Si elle veut revenir en Europe un jour, il faudra un album de reprises jazz ou de reprises de classiques pop, mais tant qu’elle a encore la créativité et l’envie de se raconter, elle peut oublier un peu les classements mainstream et se faire plaisir, surtout qu’encore une fois, s’ils gèrent bien, ça paiera sur le long terme.

[Chronique/Dossier] Mariah Carey – Me I Am Mariah… The Elusive Chanteuse.

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