Kelis-Grey-Ant-2Pour le nouveau dossier, c’est Kelis qui passe sur le siège de Musicfeelings. C’est un nom qu’on connait tous plus ou moins mais qu’il est assez difficile de résumer artistiquement. D’ailleurs, elle-même aurait du mal à le faire, d’où le titre « THE REAL ELUSIVE CHANTEUSE ». Petit emprunt au dernier album de Mariah Carey, juste pour bien mettre en exergue le fait que s’il y a bien une chanteuse qu’on peut avoir beaucoup de mal à comprendre, à saisir ou à ranger dans une case, c’est bel et bien Kelis. C’est elle, la véritable chanteuse insaisissable.

1.Qui est Kelis?

Kelis est tout d’abord une jeune fille qui était prédestinée à s’intéresser à l’art. Elle baigne dedans dès son plus jeune âge grâce à son père jamaïcain qui était aussi saxophoniste de jazz, et sa mère qui était dessinatrice de vêtements pour enfants. A 10ans, elle chante dans les chorales d’églises. A 13ans, elle devient mannequin. Ce sont deux univers dont elle aura toujours du mal à se séparer. D’ailleurs elle ne le fera vraiment jamais: tout au long de la carrière de Kelis, on retrouve toujours cette envie d’huiler sa musique grâce à des visuels décalés et parfois réellement innovants. Elle n’a jamais vraiment voulu en choisir un, ou se mettre d’un seul côté au détriment de l’autre.

2 ans après, elle intègre l’école des Beaux-Arts de LaGuardia et devient membre d’un groupe nommé BLU (Black Ladies United). Elle a ensuite la chance de faire un duo avec ODB des Wu-Tang Clan qui lance sa carrière et lui permet de rencontrer les Neptunes.

2.Le faire-valoir des Neptunes.

pharell_01_imagesdirectLa rencontre avec Neptunes ( Chad Hugo et Pharrell Williams) lui permet d’obtenir son premier contrat. C’est la toute première artiste à signer sur leur label et ils enregistrent ensemble l’opus « Kaleidoscope ». Un album qui sera lancé par la chanson « Caught Out There » qui fera un véritable tollé sur la planète musicale R&B. On découvre une jeune femme qui fait office d’OVNI dans un monde urbain féminin très calibré. Sa voix un peu enfumée, rocailleuse ainsi que son univers un peu mystérieux plaisent, mais attirent surtout les Européens. Les Anglais achètent, la scène indé fatiguée des artistes R&b très calibrés l’encourage. On sent un vrai soutien de la part de ces 2 sphères, mais pas du tout chez le public américain. L’opus termine avec 250,000 ventes en 99. Le succès critique est aussi fort que la déception commerciale est lourde.

L’album est quand même certifié disque d’or en UK, elle reçoit le prix de l’ « International Best Soul R&B Act », mais la consolation est bien maigre.

En effet, si le grand public a généralement du mal avec Kelis, les américains notamment découvrent grâce à elle les productions de Chad Hugo et Pharrell, et ils les adorent. Pour eux deux, c’est vraiment le début de la grande histoire: ils entrent en studio avec beaucoup d’artistes mainstream comme Angie Stone, les Backstreets Boys, N’sync, Mystikal, Jay-z, Britney Spears. Leur son commence à devenir populaire, ils offrent des tubes aux autres … mais rien pour Kelis. « Caught Outh There » et  » Get along With You » passent totalement inaperçus dans les charts. Le premier se classe 54ème et le second n’a même pas la chance d’entrer même dans le top 100.

C’est sa première deception. Elle enregistre cependant un nouvel album « Wonderland » avec ses 2 compères, lancé par le titre « Young, Fresh and New ». Une fois encore, la critique l’accueille bien, moins bien que la première fois certes, mais ils restent délicats avec elle pendant que le rejet du grand public est violent. Le label n’aime pas l’opus, n’arrive pas à vendre le single et refuse donc de le sortir. En Europe, l’opus sort mais passe totalement inaperçu, moins de 50,000 preneurs dans le monde.

Une véritable claque qui va la pousser à avoir son premier divorce artistique.

3. La rébellion  » Tasty ».

En effet, Kelis va logiquement voir d’un mauvais oeil le succès de ses 2 partenaires avec les autres artistes alors que -selon elle- le public avait du mal à la cerner et la voyait juste comme la fille qui portait leurs productions. Pour son 3ème album, elle veut son indépendance et travailler avec plusieurs autres producteurs pour montrer de quoi elle est capable. Elle décide d’aller toquer aux portes de personnes assez influentes sur la scène urbano-pop de l’époque comme Dallas Austin, Raphael Saadiq, mais garde quand même 2-3 chansons des Neptunes dont le fameux « Milkshake ». Le titre est en fait un résultat des chutes des sessions de travail entre le groupe et Britney Spears. La chanteuse pop lui préfère « I’m slave For you » et « Boys », alors ils refilent « Milkshake » à Kelis, qui devient le hit qu’elle voulait. La chanson réussit à séduire les critiques mais aussi le grand public. Il s’agit de son premier succès mondial. Elle pense à ce moment là tenir le bon bout… mais pendant la promotion du projet, entre la sortie de « Milshake » et celle de « Trick Me », Arista Records -son label de l’époque- passe l’opus à un autre label, Jive Records. Du coup tout est gâché, le clip de « Trick Me » ne sort jamais aux U.S.A et Jive arrête la promotion. « Tasty » termine avec environs 600,000 ventes aux Etats-Unis: c’est son premier et seul disque d’or, et ça reste bien maigre comparé à ce qu’elle aurait pu faire si elle avait eu une bonne promotion. C’est une nouvelle frustration pour elle, mais c’est compensé par le soutien du label européen Virgin Records. Eux continuent de soutenir l’opus qui obtient de bons resultats en Europe et notamment en UK où il se vend à 300,000 ventes pour un disque de platine.

Les scores restent corrects mais elle continue de faire office de « One Hit Wonder » pour qui le public américain n’a aucune considération réelle. Ils ne la connaissent toujours pas musicalement, alors elle pond un autre album qui est en fait une sorte de CV et ce sera un tournant.

 

4.Kelis Was Here , l’énorme déception.

 

Kelis-Been-Given-a-Morning

« Kelis Was Here », le 3ème album de la chanteuse, porte bien nom et quelque part décrit très bien sa personnalité . Elle est robuste, elle ne se laisse pas faire et est surtout très sure d’elle. Avec cet album, elle a voulu montrer la large étendue de ses capacités. Elle travaille avec une montagne de producteurs très différents les uns des autres qui lui permettent d’avoir un album qui touche à tout. Principalement au R&B certes, mais certains titres sont très pop, très soul, souvent teintés de rock et d’autres sont très hip hop à l’instar de « Bossy » . Le premier single de l’opus que lui produit Bangladesh est en amont de la mode, le titre devient le premier hit pour le rappeur et détonne aussi bien musicalement que visuellement de ce que font ses consoeurs. Les américains apprécient la chanson qui se classe 16ème au hot 100 avec une certification double platine. L’album se ramasse cependant une claque sans pareil. Ce projet qui est celui de la rébellion ne convainc pas du tout. Le second single « BlindFold Me » avec Nas passe à la trappe, et la maison de disques est déçue – d’autant plus que Kelis Was Here a couté très très cher.

On retrouve dans cet opus quasiment tous les gros calibres de l’industrie musicale, ils y sont tous : Bangladesh, Bloodshy & Avant, Cool & Dre, Dr. Luke, Damon Elliott, Sean Garrett, Cee-Lo Green, Max Martin, Polow da Don, Raphael Saadiq, Scott Storch, Teddy « Bear », will.i.am. Tous sont présents, mais ça n’apporte pas le succès commercial à Kelis. D’une certaine manière, il signe la fin de sa carrière mainstream américaine tout en lançant une autre… celle de Rihanna. En effet, le fameux concept de « Good Girl Gone Bad » – l’album qui reprend tous les styles musicaux et tous les producteurs avec une image de rebelle – a été unanimement repris par l’équipe de Rihanna à Kelis. Cette dernière le revendiquera d’ailleurs à plusieurs reprises. Est-ce parce que la musique proposée avec Rihanna était plus aseptisée, plus pop? Sûrement, mais « Kelis Was Here » est aussi un opus mainstream et aurait pu à défaut d’avoir les 7 millions de ventes de Rihanna finir avec un disque d’or . Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Tout simplement parce que Kelis n’a jamais réussi à combler ce grand écart entre la critique qui encensait son originalité et le public américain qui ne comprenait pas son délire. Pour reprendre un autre titre d’opus très connu » She was so unusual » (comme on le disait de Cindy Lauper à une époque), malgré ses essais, son art n’a jamais réussi à donner un sentiment d’identification chez les jeunes filles américaines qui étaient encore la principale cible de son genre musical à l’époque.

L’échec de » Kelis Was Here » est quelque chose qu’elle vivra très mal. Elle perdra son contrat en major, se fera licencier et déclarera à ce sujet :

 » Après  » Kelis Was Here », j’étais dévastée, finie … je me disais  » jamais plus je ne sortirais d’opus, je déteste tous ces gens ». J’étais dans une course sans même réaliser que j’y étais. Cet album a extirpé toute l’énergie, toute la vie en moi … donc je suis partie et j’ai appris comment devenir un cordon bleu, un chef! Ce qui qu’il y a de génial avec la nourriture, c’est que ce n’est pas centré sur ce que tu fais ou sur ce quoi à tu ressembles, on veut juste à savoir si c’est bon ».

5.Le divorce « FleshTone ».

flesh-tone-dog-475x237-1Kelis s’éloigne un moment, déclare ensuite qu’elle proposera un opus pop produit par Cee-Lo qui cartonne à l’époque avec les Gnarls Barcley, mais le projet n’aboutit pas. Elle s’éloigne des projecteurs et revient dans les médias en 2009 avec une nouvelle signature: Will.I.am. Il avait déjà été d’une grosse aide sur son précédent album et maintenant qu’il cartonne avec les Black Eyed Peas, la miss veut sa part du gâteau. Le label est distribué par la major Interscope qui la laisse donc aller dans le son du moment, l’électro/dance. Elle rentre en studio avec David Guetta, Benni Benassi et plusieurs autres producteurs du genre pour concocter l’album « Fleshtone ». Une fois encore, Kelis est appréciée par les critiques qui chouchoutent ses visuels hyper lechés et son écriture sur ce projet. Une fois encore, le public ne suit pas et ce partout dans le monde. Même en UK où la chanson » Acapella » fonctionne, l’opus ne se vend pas. Aux USA, c’est la débandade totale, le rejet est violent. C’est certes le son du moment, mais Kelis n’ayant aucune fan base et aucun lien avec les publics pop ou urbains passe pour l’énième chanteuse de R&B qui veut profiter du son actuel pour se lancer. La sentence est terrible. 60,000 ventes au final. L’opus signe le divorce total entre Kelis et ses fans urbains. La communauté urbaine lui reprochera notamment beaucoup cette image de femme noire sur un corps de chien qui a fait le tour des réseaux sociaux à l’époque. Les gens étaient soient moqueurs, soient railleurs mais tous pointaient surtout son manque de respect pour sa culture et le message qu’elle transmettait en tant que femme de couleur. Ce qui était du manque de réel intérêt deviendra du mépris total.
Mais elle ne se laissera pas faire et aura d’ailleurs quelques mots mémorables quant aux critiques qu’elle recevra sur ce projet :

« Suis-je R&B parce que je suis noire? Suis-je pop parce que j’ai une chanson intitulée « Milkshake »? Ou puis-je juste être qui je suis? Bon Dieu, les gens font comme si nous faisions des transplantations cardiaques, mais nous ne faisons que de la musique ! « 

6.« Food » , la paix retrouvée.

kelis_in_the_kitchen
Et enfin « Food » arriva le 18 avril dernier. C’est sûrement le projet musical le plus honnête de la carrière de Kelis, celui qui confirme qu’elle a fini par totalement assumer ses ambitions musicales.
En effet, comme vous avez pu le remarquer au cours de ce dossier, Kelishormis sur son tout premier album– a toujours présenté ses opus comme toutes les autres chanteuses de R&B lambda, c’est-à-dire avec une chanson produite par le producteur « hot » du moment. C’est-à-dire que ce que les critiques encensaient au niveau du visuel de la recherche était souvent perçu comme pompeux ou ridicule pour le grand public qui quand ils l’entendaient ( Bossy, Milshake etc..) avait l’impression d’écouter des titres que n’importe quelle autre chanteuse de sa trame aurait pu proposer.
• Milkshake, c’était les Neptunes. (refusé par Britney Spears)
• Bossy, c’était Bangladesh.
• Acapella, c’était David Guetta.
Le fait que le public n’ait jamais pu la ranger dans une case et qu’elle n’ait jamais pu créer un lien d’identification lui a fait énormément de tort. Elle a touché à trop de choses, trop souvent sans s’assurer d’avoir une image et un son prédominant fort et bien à elle. C’est comme se déguiser,c’est bien de le faire à Halloween mais si tu es une personne différente chaque jour,on finit par ne plus savoir qui tu es toi-même. C’est aussi ça qui a fait en sorte que même chez les européens où elle a souvent été plus chaleureusement accueillie qu’aux U.S.A, elle n’a pas pu réellement exploser: les succès sont restés épisodes car ce manque d’image forte lui a énormément nui. Les gens ont besoin d’un tronc commun, d’une base bien établie pour suivre un artiste quelques soient ses errances musicales et ça Kelis n’a pas pu le leur fournir. Pour les européens, c’était la chanteuse » R&B » un peu différente donc on l’aimait bien et pour les américains, c’était celle qui voulait un peu trop en faire donc on ne l’appréciait pas plus que ça quand on se donnait la peine de la considérer.

Image de prévisualisation YouTube

Il y avait assurément des choses bien plus fouillis dans ces projets, mais la vitrine lui a d’une certaine façon desservi, surtout que le fait d’avoir des visuels souvent décalés n’a pas permis au public de vouloir réellement la connaître. Ils se sont arrêtés aux premiers singles qui la confondaient avec toutes les autres chanteuses R&B et sont passés à autre chose. Le fait qu’elle n’ait pas pu exploser avec le son Neptunes dès la base l’a privée d’une empreinte personnelle. Avec ça, sa carrière aurait sûrement eu un autre tournant, une plus forte crédibilité. Son langage, sa façon de se voir aurait été à la hauteur de ses ambitions aux yeux du grand public, mais ça n’a point été le cas.
Toujours est il que « Food » – enregistré aux cotés du producteur anglais David Andrew Sitek – l’a coupée de toutes ses stratégies: il s’agit d’une soul électronique vivifiante, un projet qu’elle quasiment entièrement rédigé et où elle allie ses 2 passions, la musique et la cuisine.L’opus a été moins acclamé par les critiques que les fois précédentes mais il a globalement été vu d’un très bon œil: mais comme d’habitude, le décalage a été trop violent aussi bien pour les fans d’électro que pour ceux de R&B, et elle s’est retrouvée avec 10,000 ventes aux U.S.A.

Cependant, ce qu’il est important de voir avec cet album, c’est qu’elle semble enfin avoir trouvé sa place. Au vu de ses récentes déclarations ( souvent contradictoires avec ses anciens propos) où on l’entend dire qu’elle n’a jamais été une artiste R&B, qu’elle n’écoute pas la musique de Nas alors qu’avant leur rencontre, elle disait en être fan, on voit qu’il y a beaucoup de colère, que c’est quelqu’un qui a été profondément déçue par l’industrie du disque -ce qui est compréhensible, elle n’a pas une seule ère où ça s’est bien passé du début à la fin– … mais elle a aussi l’humilité d’ admettre qu’elle n’avait pas forcement la carrure d’une pop star, que la majeure partie des gens connaissent  » Milkshake » sans savoir que c’est elle qui la chante et finalement ça ne la bouffe plus. Elle a réussi à trouver une sorte d’épanouissement qui n’est plus simplement musical et se convaincre qu’elle était finalement trop artistique pour n’être qu’une simple artiste mainstream… ce qui n’est peut être pas totalement faux.

Triste Réalité !