Certains lecteurs m’envoient régulièrement des messages pour me demander d’expliciter le sens des mots que j’emploie et qu’il juge « complexes  » ou pas très accessibles pour tout le monde. Aussi, j’ai décidé de faire des mini-éditos avec différents exemples à chaque fois pour étayer et expliquer ces notions. Aujourd’hui, je vais parler du cross-over avec #EVE et son single «  Who’s That Girl ».

Ce sujet aborde 2 aspects : le cross-over et la dichotomie qu’il peut y avoir sur la vision d’un artiste selon l’endroit ou la culture d’où on l’observe. En France et en Afrique, quand vous parlez à la plupart des gens de la rappeuse Eve, ceux qui la connaissent vont dans 80% des cas vous fredonner le refrain de son single  » Who’s That Girl  » en exagérant les  » La la la la « pour bien montrer qu’ils auraient pu, si on leur en avait donné l’occasion jouer les choristes sur le single. C’est un de ses titres les plus connus en France et en Afrique. D’ailleurs, c’est la chanson qui lui a permis de se faire connaitre de ce public. De facto, beaucoup estiment souvent que  » Who’s That Girl » est un des titres fondateurs de la CARRIERE d’Eve. Il n’en est pourtant rien. C’est même tout le contraire. Eve ( qui s’appelait avant Eve Of Destruction)« signe chez les Ruff Ryders en tant que First lady du label. Elle est portée au devant de la scène avec le son très hood/Ghetto de SwizzBeats et de la formation. Quand elle débarque la scène avec son passé d’ancienne stripteaseuse, c’est déjà une professionnelle. On le remarque dans ses premiers tubes ( » Love Is Blind », « What Y’all Want », « Gotta Man »), premiers titres qui sont hood et visent une audience street bien précise. Elle fera là les meilleures chiffres de sa carrière, vu que l’opus totalise plus de 2 millions ventes aux USA.

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L’émancipation du Ghetto.

Quand elle arrive avec le second album, Eve a une envie : elle veut s’émanciper de cette image hood ( c’est quelque chose qui va la poursuivre toute sa carrière et la détruire au final) pour image plus légère et accessible au grand public. Il faut quelque chose de plus « poppy » et donc capable de toucher le public « blanc ». C’est ainsi qu’elle pense l’album  » Scorpion » et c’est de là que nait  » Who’s That Girl ». Le titre s’éloigne des productions hood et loud de Swizz Beats et surtout, il est doté de ce refrain très nanardesque «  Lala lalaa ». Ce refrain est fait pour rester en tête, et surtout il se retient très facilement pour une oreille profane de Rap. Un auditeur ayant peu de goût pour le hip hop va accrocher immédiatement sur ce refrain…ou est censé le faire et c’est exactement dans cet esprit qu’il est conçu. C’est facile, catchy et c’est censé passer. Son premier album très hood cartonne aux USA, mais il n’est pas apprécié de ce côté de l’Atlantique, car les codes de ce premier opus ne sont compris que pas une extrême minorité. En revanche, quand elle arrive avec «  Who’s That Girl » qui est plutôt catchy, avec ce refrain cisaillé pour ratisser large ( lalalalla..), y compris dans les cours d’écoles.

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Elle est diffusée en radio et acquiert une notoriété tant en Europe qu’en Afrique. Ainsi, pour beaucoup, ce titre devient SON tube… ou un de ses succès fondateurs. En réalité, il n’en est rien. Quand Eve débarque aux USA avec  » Who’s That Girl« , l’audience qui avait aimé son premier album rejette le single, qui ne passera jamais la 47e place du top single aux USA. C’est l’un de ses plus gros flops. Pourquoi? Parce le public très hood du RuffRyders n’est pas du tout sensible à ce genre de titres plus acidulés. C’est d’ailleurs pour cela que DMX n’a aucun vrai succès single. C’est populaire dans la rue et ils rejettent assez facilement les envie de s’en éloigner. C’est ce qui arrive à Eve avec ce titre, qui n’est donc pas du tout un succès pour elle. En réalité, même la chanson « Tambourine » qui sera un échec commercial en 2006 ( et fera en sorte qu’Interscope la vire) est un plus gros succès aux USA que «  Who’s That Girl » qui ne convient pas à l’audience d’Eve. Elle sauvera les meubles de l’opus Scorpion avec « Let Me Blow Ya Mind » qui est très aidé par la vague Dre/Scott Scorch et la présence de Gwen Stefani…mais « Who’s That Girl » n’est pas du tout, ce qui fait qu’Eve est Eve pour les américains, contrairement aux Européens et aux Africains. Elle est même quelques fois exclue de la playlist des shows d’Eve aux USA, ce qui parait impensable vu d’outre-Atlantique.

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Le gros souci d’Eve est qu’elle a passé sa carrière à vouloir s’émanciper, voire effacer son passé trop « Ghetto » pour quelque chose de plus « light » et c’est pour ça que les chiffres de son premier disque sont importants. C’est-à-dire que plus Eve va se mainstreamiser et avoir des gros tubes ( elle n’en aura pas des tonnes, mais Gangsta Love et Let Me Blow Ya Mind), plus sa « crédibilité va fondre et elle va finalement « tout » perdre…. mais ça c’est quelque chose que je vous raconterai dans un dossier sur sa carrière. Ce post était juste pour mettre en exergue ce qu’est un « cross-over » et comment il peut.. ou peut ne pas contenter une audience.

Un « cross-over », comme son nom l’indique, c’est une chanson qui a dans la scène urbaine, vocation à faire la traversée pour toucher le public pop. Ici,  » Who’s That Girl » fait très bien son travail, vu qu’il fait exploser EVE en Europe, mais elle perd quelques plumes sur son territoire. Ce n’est pas une totale réussite, mais ce n’est pas non plus un « killer », car de la même manière qu’il y a des cross-over qui font des carrières, il y en a qui tuent des carrières et nous aurons l’occasion de les aborder dans les prochains épisodes.

Ces chansons qui ont été des tubes en Europe mais des flops aux U.S.A.