En 3 mois, Cardi B s’est inscrite dans l’histoire du Hip Hop féminin et semble être l’une des nouvelles coqueluches de la scène hip hop. Au cours de la dernière semaine, boostée par un véritable élan populaire, notamment avec le mouvement « #cardiBFortheculture », la rappeuse s’est installée à la première place du Hot 100 Américain. Il s’agit d’un record ! Cardi B est la toute première rappeuse en solo à se hisser à cette place depuis Lauryn Hill en 1998. C’est d’autant plus fort, que c’est son premier single officiel. Avant ça, la jeune fille n’avait proposé que des mixtapes suite à son véritable gain de popularité après son passage dans l’émission « Love and Hip Hop« , où elle n’était que bagarres et excentricités en tout genre.

Qui est Cardi B ?

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C’est tout d’abord un vrai personnage. Originaire de New-York ( et plus précisément du Bronx), et strip-teaseuse de profession, elle commence par attirer l’attention des internautes sur Instagram, avec des vidéos de blogueuses, où elle donne son opinion sur plusieurs faits de société. Petit à petit, les gens tombent amoureux de sa spontanéité. Elle parle très fort, est extrêmement « ghetto« , et n’a aucun filtre. Une personnalité exacerbée, qui vit tout en XXL : c’est cette chose qui plaît au public. Ses vidéos Vine deviennent populaires et attirent l’attention des programmateurs TV. Elle signe ainsi en 2015 pour « Love and Hip Hop »  Atlanta, où on la suit dans ses aventures avec son fiancé. Une grande audience s’ouvre à elle, avec un personnage très extravagant, mais entier. Elle s’exprime toujours de façon très abrupte, se bagarre, crie, et s’excite à la moindre occasion. Une boule d’énergie singulière, auquel beaucoup de téléspectateurs s’identifient et qui devient donc sa mine d’or. C’est ainsi qu’elle leur révèle qu’elle a toujours voulu envie de devenir rappeuse et commence à proposer ses premières mixtapes. Elle lance son projet au début de l’année 2016, mais elle n’est pas vraiment prise au sérieux, parce que beaucoup des filles qui passent dans ces télé-réalités essaient soit d’obtenir, soit de relancer leurs carrières musicales.

Cependant, on constate une vraie appétence de la part d’un public très « hood » autour de ses travaux. Elle génère des chiffres corrects en streaming chez une population bien ciblée, pas forcément proche du public mainstream. C’est donc qu’ainsi que le label Atlantic flaire le bon plan et la signe. Ils choisissent de ne pas la formater :  aucun producteur ou son à la mode ne lui est imposé. On lui laisse les mêmes producteurs et elle écrit son texte. Ainsi est né Bodak Yellow.

Les raisons d’un succès !

Le titre est assez simple, composé d’une rhymique hood, très carrée pour un refrain, qui tourne en boucle, mais s’avère assez entêtant. Sur le papier, il n’a rien d’extraordinaire, car sorti, par Missy Elliott ou Lil Kim, il serait passé inaperçu. En revanche, porté par Cardi B, il devient un véritable missile pour 4 raisons principales :

  • La première raison est surement le contexte dans le rap féminin. Le clash entre Remy Ma et Nicki Minaj a eu un énorme avantage, c ‘est qu’il a remis une sorte de lumière sur la scène hip hop féminine. Il a cristallisé un public rap puriste voire hood qui s’est rangé derrière Remy Ma, contre un rap plus édulcoré/ pop chez Nicki Minaj. Tout ce qui s’est passé autour de ce beef a généré des millions de vues sur la toile, y compris les réactions de Foxy Brown, Da Brat ou encore Angie Martinez. Elles ont remis le rap féminin sur le devant de la toile, et comme souvent avec ce genre de beefs… il y avait quelque chose qui était attendu de ce côté là, une ouverture. D’ailleurs, Minaj est clairement sortie perdante avec un flop pour les 3 singles qu’elle a proposé ensuite. Cela a clairement joué sur l’entrée de Cardi B, même si c’est d’abord Remy Ma, qui était attendue… Il y avait de la place.
  • La seconde est sa démarcation de la tendance trap pour quelque chose de très ghetto, y compris dans sa manière de parler. Ce n’est pas du tout un single acidulé pop comme ceux de Nicki Minaj ou d’Iggy Azalea. C’est un titre clairement assumé « street ». En 1999, on appelait ce genre de chansons les « street singles », que les artistes urbains sortaient pour « rassurer » la rue, avant d’embrayer sur quelque chose plus accessible au grand nombre. Avec Bodak Yellow, les caractéristiques du titre « Street » sont toutes réunies, y compris dans le refrain presque caricatural. On l’entend dire :  « Said little bitch, you can’t fuck with me
    If you wanted to
    These expensive, these is red bottoms
    These is bloody shoes
    Hit the store, I can get ’em both »

On retrouve le cliché de la fille du ghetto. C’est une chose qui a le grand avantage d’être attrayant, à l’heure où tout le monde veut se prendre pour une bad bitch, y compris chez les pop stars. Même Taylor Swift veut se la jouer « dure/Badbitch ». Cette dernière l’a d’ailleurs félicité en lui envoyant un bouquet de fleurs.

Là encore, il y a concordance entre sa manière d’être, de s’exprimer, et son ère, vu qu’elle propose de façon assez accessible ( et « authentique »), quelque chose que beaucoup essaient de copier en ce moment.

  • La troisième raison est surement la plus importante : le titre correspond TOTALEMENT à Cardi B. C’est à dire qu’il n’y a pas de changement entre la personnalité qu’elle était depuis Instagram, la personnalité qui passait à la télévision et cette personne qui porte cette chanson. Elle s’exprime de la même manière, possède le même esprit baggareur et raconte son vécu. Elle fait référence à son passé en tant que strip-teaseuse et la construction de sa légitimité dans le rapgame à partir de son éthique de » travail ». Par exemple, quand elle dit «  look, I don’t dance now, I make money moves », c’est une référence claire au fait qu’elle ne danse plus nue dans des bars et gagne désormais de l’argent dans de nouveaux business. Mais ce qui est intéressant est, que tout en étant très simple, cette phrase est hyper racoleuse, vu que chacun pourrait l’adapter à sa propre situation . Le titre s’inscrit dans un storytelling qui inclut directement toutes les personnes qui lui ont permis de passer de son club de striptease à Instagram, d’Instagram à la télé et de BET au rap. On retrouve immédiatement l’American Dream auquel une grande partie de l’Amérique est tant attachée et ça fait mouche.

Une semaine après sa sortie, le titre s’envolait déjà dans le classement avant d’arriver au sommet cette semaine, en moins de trois mois. Ce qui encore une fois, reste exceptionnel pour une nouvel artiste. Beyonce n’a par exemple pas eu de numéros 1 aux USA depuis 2008, avec  » Singles Ladies ».

Maintenant, si l’addition entre l’authenticité de Cardi B, la fraîcheur du personnage et le titre ont porté la chanson, un quatrième argument, peut-être le plus déterminant, va venir la pousser. C’est le fameux « For The Culture ».  Bodak Yellow touche un public très hood, très street, tout en étant suffisamment simple pour être considéré comme un bon délire pour une oreille profane. Mais on y retrouve bien des codes hip hop bien carrés, pas du tout acidulés, et cohérents avec son image. Bien que musicalement, les ambitions ne soient pas les mêmes, cet ensemble rappelle le premier album d’Eve ( qui était d’ailleurs aussi une stripteaseuse, mais qui a eu le striptease honteux, elle a passé tout son temps à vouloir faire oublier ce passé et à s’en éloigner le plus possible, alors qu’il est ici totalement assumé) dans la dialectique et la cible premièrement visée.

C’est ainsi qu’une partie de ce public et donc du public noir en général s’est lancé dans l’opération « ForTheCulture ». Ce n’était pas tant le fait de soutenir Cardi B à cause de son talent, il s’agissait de soutenir les valeurs du rap et d’aider une fille qui sans tricher, sans featuring, sans chichis, les défend ouvertement. Cardi est attachante et ressemble à beaucoup de ses fans. Beaucoup de non-fans ont estimé qu’elle était une bonne représentation de ce qu’est le hip hop, sans la machine pop ou radio derrière. C’est pourquoi ils ont décidé de la pousser en organisant des soirées streaming ou en demandant aux autres artistes de la soutenir. Ce que tous ont bien voulu faire : Janet, Tamar Braxton, J. Cole, Kendrick Lamar, The Real, Ginuwine et d’autres se sont liés au « ForTheCulture », parce qu’il y avait une envie de faire gagner cette fille qui venait de « rien » et qui représentait un espoir pour plein d’autres jeunes filles dans son genre. C’est une façon de leur dire « En restant vous-même, vous pouvez aussi y arriver« .

Encore une fois, il y a donc une vraie dimension #AmericanDream, conte de fées dans ce qui s’est passé, sachant aussi qu’une partie du mouvement « ForTheCulture » voulait aussi faire payer à Nicki Minaj le fait d’avoir toujours été très pop dès qu’elle a eu de l’exposition pour au final passer 8 années, à faire toutes les collaborations possibles, sans avoir un numéro 1 ou un grammy. D’ailleurs, Nicki Minaj, a réagi en jouant la victime quelques jours avant l’annonce du numéro 1. Elle a repris un post d’une fan qui la félicitait en disant :

 » Oh soeurette. Un génie? Une femme noire forte? Arrêtes. Tu n’es pas autorisée à utiliser ce genre de mots pour décrire #NickiMinaj. Elle n’a jamais rien fait pour « LaCulture ( ForTheCulTure) ». Elle n’a jamais inspiré de nouvelles rappeuses. Elle n’est pas engagée. Elle n’a rien fait qui mérite d’être applaudi au cours des 10 dernières années. Tu devrais arrêter de parler comme ça avant d’être banni de la « Culture ( For The Culture) ».

avant d’essayer de faire bonne figure en félicitant Cardi B quand l’annonce a été faite, mais elle a bien senti que ce mouvement ait été organisé (en la piquant parfois ouvertement) pour aider quelqu’un qui est là depuis 3 mois, à avoir quelque chose qu’elle n’a pas eu en 8 ans, avec un nombre incalculable de collaborations.

Ceci confirme aussi que attention résulte aussi du fameux clash RemyMa/Nicki qui a ranimé une scène hip hop un peu diffuse derrière certaines valeurs, à l’apparence perdues. On le voit d’ailleurs à travers l’énorme force streaming qui s’est érigé autour d’elle.

Il y avait dans ce soutien symbolique le fait de dire qu’en respectant la culture, les codes du hip hop, on peut y arriver… et c’est exactement ce qu’ils ont prouvé. Le public latino, très important aux USA, a été aussi réceptif. Car, elle a été maligne et s’est aussi adressée à eux en proposant une version hispanique de la chanson.

La suite ?

Cela signifie-t-il que Cardi B va cartonner ou faire une longue carrière ?  Une carrière européenne, non. Bodak Yellow est trop brut, trop « street » pour plaire à une grande audience en Europe ou en France. C’est typiquement le genre de chansons, encore une fois trop « hood » pour être compris par une forte audience de côté de l’Atlantique. Un peu comme le premier album de Trina ( qui vient aussi du striptease) « Baddest Bitch »  n’est pas compréhensible pour une grande audience française.

Pour la carrière aux USA, la conjugaison des éléments a été parfaite sur ce coup, et peut-être qu’elle le sera encore sur 1 ou 2 singles. Toutefois, elle doit se mettre au travail très vite, car le capital sympathie peut très bien faire une longue carrière dans le monde de la pop, mais dans celui du hip hop, notamment quand on utilise des codes très street, il nécessite de faire ses preuves rapidement. Les gens lui demanderont assez vite des comptes. Et d’ailleurs, son équipe l’a compris, car ils ont annoncé qu’elle va remercier ses fans pour ce numéro 1 avec un freestyle. Là encore, c’est une communication très dans carrée dans les codes même du rap et qui ne serait  pas venue à l’idée d’une Minaj ou d’une Iggy Azalea dans la même situation, car elles sont pop.. et  même si son talent est discutable, sa première audience aime cette manière qu’elle a d’être fidèle à une historique qui s’était perdue. C’est pour eux, une forme de retour aux « sources », pas tant dans la réalisation ( qui est discutable), mais dans la forme et ils aiment ça .

Son premier live chez Wendy Williams, il y a 2 mois était catastrophique… à tous les niveaux.

Hier, G-Eazy l’a invité sur son nouveau single à la télévision américaine et on voit qu’elle s’est améliorée. C’est même assez incroyable… même si ça reste objectivement très médiocre, du niveau de son amie Minaj d’ailleurs… mais on voit qu’elle évolue.

They wanna be down w bardi sooooo bad🤣🙏💯

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Maintenant  il y a t-il un créneau pour une rappeuse hood sur le long terme ? Ce sera le plus compliqué, car encore une fois, c’est du travail de se maintenir une vraie audience hip hop. Ce sera à elle et à sa direction artistique de savoir s’ils sont prêts à l’assumer et comment ils vont le faire.   Tout le monde l’attend désormais au tournant, même si en réalité, elle a déjà « gagné ». Personne ne l’aurait classé-là, il y a seulement 3 mois. C’est même certain qu’elle s’est lancée dans le rap pour étendre sa visibilité et donc vendre plus facilement son nom et ses produits dérivés ( comme beaucoup d’autres), sans toutefois penser qu’elle aurait ce succès.

Elle est pourtant arrivée et a brisé un record vieux de 19 ans…avec son premier single… et rien que pour ça, elle a déjà un tout petit peu marqué l’histoire du rap féminin et contribue aussi à l’intérêt autour du mouvement, surtout qu’encore une fois, ce sont des codes street qui sont utilisés, et pas de la pop pour enfants, qui aurait pu être chantée par Katy Perry ou Selena Gomez.

Triste Réalité!

 

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