Solange a balancé ce week-end l’opus musical « pro-black » de ces dernières années. Il est flippant, il étonne, il divise… mais c’est l’un des albums les plus violents et complets sorti cette année. Ce n’est même d’ailleurs plus un simple album, mais quelque part un concept communautaire. Aux côtés de Raphael Saadiq, qui co-produit avec elle tout le disque, elle se lâche.

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Il y a tout un mouvement qui s’est lancé sur les réseaux sociaux après la sortie de cet opus, hier; les artistes (Janelle Monaé, Monica, etc.) l’ont félicitée.
Elle a toujours été très engagée et, à cet effet, elle aura un dossier qui reviendra sur chaque point de son disque. Cependant, « A Seat At The Table » est très different de tous ses précédents projets.
Son premier album « Solo Star » est un album R&B mainstream de 2002 avec une touche « soul ». À 14 ans, elle écrivait déjà ses propres chansons (ou pour Kelly Rowland vu que c’est elle qui a écrit Simply Deep) avec déjà cette patte très soul. Toutefois, cet album reste un album assez mainstream car contrôlé par son père.
Sur le second, « Sol Angel and The Hadley Dreams », elle prend le parti d’aller vers une soul cross over très inspirée par les Supremes. L’album sonne très fin 60’s/70’s avec une touche moderne, mais l’essentiel du projet reste dans l’esprit des travaux de Diana Ross et ses consoeurs, même le visuel est une ôde à cette période.
En 2012, elle propose « True » qui est une progression sonore assez logique. Elle prend le parti de faire appel à Dev Hynes pour un son très 80’s.

Cet album nous conduit tout droit dans les rues brumeuses de New-York. On y trouve une grosse influence de Janet qui est très présente, notamment dans les arrangements vocaux de ce disque, du propre aveu de Solange. « Losing You », avec cet attrait pop décadent, est en fait un ovni au moment où il sort tellement ses codes sont marqués dans un temps précis, ce qui lui permet donc d’avoir une dimension intemporelle. Elle a toujours eu un style qui change.
Cela se confirme avec « A Seat At The Table » qui est très different des précédents projets. Pour dire les choses clairement, c’est surement l’album le plus communautaire de 2016 et c’est, d’ailleurs, ce qui doit troubler de nombreux auditeurs qui aimaient bien cette « soul poppisée old school » qu’elle côtoyait un peu dans ses anciens singles. Cette fois, c’est fini. « A Seat The Table » est cohérent dans l’évolution artistique de Solange vu que, après les 80’s, elle tombe dans les 90’s avec la neo-soul, mais c’est mixé avec du jazz et les bases même du gospel; c’est le fondement de la musique noire américaine. C’est Raphael Saadiq qui produit quasiment toutes les chansons de l’opus, ce qui confirme cette évolution 90’s. Ensemble, ils vont plus loin que ça.
Quand on dit « musique noire américaine », dans ce cas précis, ça a tout son sens. Le « NOIR » est important dans le langage de Solange qui a été de tous les combats de manière ouverte depuis 4 ou 5 ans. Elle a soutenu J.Cole, et même Azealia Banks, insulté les radios, s’est rebellée contre les attaques, et ce, bien avant que sa soeur ne le fasse.

D’ailleurs, leurs projets sont très différents à cet effet. Beyonce joue son rôle de pop star. « Lemonade » prend l’histoire des noirs notamment sur les visuels, mais pas sur les chansons. L’album est un album pop-urbain tout ce qu’il y a de plus mainstream.

« Sorry » est un titre pop-trap qui est exactement dans la lignée de ceux de Fetty Wap. Vous pouvez le chanter avec sa voix dans vos têtes, vous verrez que c’est la même chose. « Hold Up » aurait pu être chanté par Rihanna; « 6 Inches » proposé par The Weeknd seul, etc. C’est un album pop mainstream tout à fait logique pour les oreilles de l’auditeur avec un visuel parfois revendicateur.
Solange est plus vicieuse. Les américains considèrent très souvent que « plus on est pop, plus on est cross-over et plus on veut plaire au public blanc ». C’est un fait qui se vérifie au vu de leurs formats radios et du fameux Top 40 ( lire le dossier sur les radios). Solange sait écrire des chansons qui peuvent rentrer au top 40; elle sait comment cela se construit. Elle sait quel est le format d’une chanson pop et on en retrouve aucune dans son album. Au contraire, les titres y sont déstructurés façon neo-soul/jazz gospel dans l’optique de s’éloigner le plus possible de la touche pop.

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  • C’est un album de NOIR pour NOIR. C’est aussi dit dans le disque  » F.U.B.U » (POUR NOUS, PAR NOUS). Elle va très loin et aborde tous les thèmes:
    -La colère des femmes noires et des noirs en général.
    -La brutalité policière.
    -Le manque de respect envers la culture noire.
    -Le fait que les blancs aient du mal à comprendre cette culture.
    -Le fait qu’ils ne la respectent pas.
    -Le fait que les médias dépeignent toujours la population blanche d’une manière avantageuse.
    -Les cheveux crépus des femmes noires qui dérangent.
    TOUTES les chansons sont ouvertement « pro-black » et chaque interlude confirme ou annonce le thème qui va suivre.

C’est-à-dire qu’elle a absolument tout donné et c’est fait avec une telle subtilité que l’auditeur qui ne fait pas attention ne comprend pas forcément qu’il est en train d’écouter un album qui demande globalement de donner à la population noire américaine sa place sur la table. « Don’t Wish me Well » prône le fait qu’on n’ait pas besoin des « blancs » pour connaitre sa valeur. « F.U.B.U. » rappelle la force des accomplissements de la communauté américaine. « Where Do We Go » demande vers quoi le monde se dirige au vu des événements actuels, et ainsi de suite. C’est très fort, tout en étant dit en douceur. Les arrangements sont géniaux (merci à Tweet) et, surtout, il y a une vraie ligne directrice.

Chaque phrase, chaque mot, chaque vibe, tout s’inscrit dans son projet de se rebeller et d’affirmer la position de la communauté afro-américaine. Il y a une raison à tout, même au fait que ce soit Tweet et pas Solange qui dise « I got a lot of reasons to be mad about » dans le titre aux côté de Wayne.
C’est vraiment un album qu’on vous détaillera plus en profondeur, car il le mérite. Elle finit carrément le disque avec quelqu’un qui dit de manière claire que le peuple noir est le peuple élu et compte bien le montrer à ceux qui en doutent encore.

Clairement, elle n’a aucune chance d’être diffusée dans les radios pop américaines, et même dans les radios noires urbaines qui ne diffusent que de la trap; même le public R&B adulte 90’s, parfois habitué à un son plus sucré, ne peut pas comprendre toute la force de ce disque, qui est pourtant un grand accomplissement pour la carrière de Solange, un très grand accomplissement.

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Les vidéos sont d’une grâce remarquable et on sent qu’elle y a mis le même soin qu’elle a mis dans chacun des titres. Très bientôt, un dossier arrivera sur l’essence même de cet album.